Kilimandjaro: chronique d’une tragédie annoncée?
12 April, 2007 par Matthieu SaillantSuite au décès récent d’un Gaspésien sur les pentes du Kilimandjaro, on est pris entre désarroi et rage… Désarroi parce que de tous ces organismes lancés dans cette course effrénée aux levées de fonds sur les pentes du plus haut sommet d’Afrique, Care Canada est sans doute celui qui fait le moins mal les choses et qui ouvre le moins ses flans à la critique (en tout cas sur la question du temps que l’on prend pour atteindre le sommet, ce qui est primordial en montagne). Mais rage aussi puisqu’on le dit et le répète depuis assez longtemps maintenant, cette business des voyages caritatifs en Tanzanie avait tout de la chronique d’une tragédie annoncée…
Il nous paraît irresponsable d’offrir l’ascension du Kilimandjaro dans le cadre d’un voyage de 10 jours, de Montréal à Montréal. Care Canada le proposait en 14 jours mais certains offrent bien cette « aventure » en 10 jours… Et il est manifestement mensonger d’affirmer que cela peut se faire sans risque. La réalité, c’est que 25 000 voyageurs internationaux tentent l’ascension du Kili chaque année, sur lesquels la moitié seulement atteint le sommet et 25 meurent en chemin.
Mal acclimatés, épuisés au point de devoir faire demi-tour, il y a donc 50% des gens qui ne réalisent pas ce rêve pour lequel ils auront dû débourser 7 000$ ou plus… Et puis il y a ceux qui meurent d’embolies cérébrale ou pulmonaire, encadrés par des guides n’ayant pas su reconnaître leurs symptômes et qui les auront convaincus à tort qu’il valait le coup de continuer…1 décès pour mille tentatives d’ascension, c’est un taux 10 fois plus élevé que celui du nombre de décès causés par les accidents de la route au Canada. Autant dire que sur le Kilimandjaro, beaucoup d’agences se conduisent comme des chauffards…
Or, que nous dit la règle communément admise à propos du rythme adéquat à adopter lors d’une ascension? Au-dessus de 3 000 mètres, on ne devrait monter que de 300 à 400 mètres par jour et prendre une journée de repos tous les 1000 mètres. Avec une altitude de 5 895 mètres, le Kilimandjaro requiert en théorie que l’on couvre ses 3 000 derniers mètres en 9 ou 10 jours. Cependant, la base de la montagne ne se trouve pas à 3 000 mètres d’altitude mais seulement à 1 800 mètres. Et puis une fois arrivé au sommet, il faut aussi redescendre, ce qui prend 2 jours.
Alors faire tout cela dans le cadre d’un voyage de 10 jours, c’est de la folie! Car il ne faut pas oublier la fatigue accumulée lors du transport aérien, le décalage horaire, et tous ces facteurs qui font que l’on n’est pas forcément au sommet de sa forme quand on arrive dans un environnement complètement nouveau comme l’Afrique… Et si l’on est raisonnable – c’est-à-dire : si l’on ne met pas sa santé en jeu en voulant atteindre le sommet à tout prix et que l’on sait faire demi-tour quand il le faut -, se lancer dans un voyage de ce type, c’est avant tout se donner toutes les chances de ne pas réussir l’ascension…
Il nous semble que toute personne intéressée à l’idée d’atteindre le sommet d’une montagne, qui plus est dans le cadre d’une levée de fonds pour une ½uvre caritative, et/ou qui est prête à dépenser des sommes d’argent importantes pour réaliser cette ascension, devrait se soucier avant tout de son plaisir, de la réalisation de ses objectifs et, évidemment, de sa sécurité… Et puis que dire de celle des autres, porteurs et guides locaux? Contraints, pour des raisons économiques évidentes, d’accompagner des voyageurs pressés d’arriver au sommet, les membres des équipes locales sont bien souvent les premières victimes de notre rythme de vie effréné que l’on pense, à tort, pouvoir adopter en altitude.
Il s’agit donc de voyager intelligemment. Et cela commence par rechercher l’information pertinente. Ainsi, on n’oublie trop souvent que tout près du Kili, il y a le Mont Meru (4563m). Son ascension, en plus d’offrir les plus belles vues qui soient sur son illustre voisin, constitue la meilleure marche d’acclimatation possible. Monter le Mont Meru, c’est multiplier par deux ses chances d’arriver au sommet de l’Afrique, mais surtout d’y arriver suffisamment en forme pour vraiment apprécier la force de cet instant, et sans mettre sa vie inutilement en danger…
Pour en savoir plus sur notre voyage au Kilimandjaro…>>
Pour en savoir plus sur le mal aigu des montagnes et l’acclimatation en altitude…>>
On en parlait déjà dans notre eCourrier en septembre dernier et aux Francs Tireurs.

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12 April, 2007 à 8:45
Merci pour votre éditorial sur les organismes caritatifs qui risquent la vie des gens de bonne volonté par des randonnées en haute altitude (dont le Kilimandjaro) sans préparation ni respect des précautions élémentaires. Je travaille dans une clinique santé voyage et j’ai un intérêt particulier pour tout ce qui concerne l’altitude. Je suis toujours désolé de savoir que ces personnes ne respecteront pas mes conseils, non pas par mauvaise volonté, mais parce que leur itinéraire ne le leur permettra pas.
28 April, 2007 à 14:56
Ce que je lis ici devrait être crié sur les toits. Comment se fait-il qu’on ne soit pas plus au courant ?
6 May, 2007 à 19:08
Malheureusement, ceci n’est pas le seul lot des voyages caritatifs. Ma conjointe et moi étions sur le Kili à l’automne 2005. Nous y avons entendu toutes sortes d’histoires d’horreur de gens mal informés, mal préparés et mal guidés par leurs grossistes.
Inutile de dire que tous (toutes) ont fait serment de ne jamais retourner sur une montagne de leur vie…
29 September, 2007 à 10:44
J’ai gravie le Kili en octobre 2005 pour la Société d’arthrite. Nous étions 64. C’est sûr qu’il y a eu des gens malades, notamment ceux qui se pètent les bretelles avec leurs équipement high-class!!! Pour ma part, des espadrilles Yellow usées par un été d`horticultrice ont fait l’affaire pour le dernier stretch… Il faut être en forme; moi, j’étais au bout physiquement et moralement. Au fond du baril comme on dit ! Pourtant, à Stella Point, j’ai aidé une Japonaise à se rendre jusqu’à Uruhu, bras dessus, bras dessous. Tout se passe dans le c½ur et dans la tête. Si on se respecte, on respecte la montagne avant tout. C’est elle qui nous prend en charge, comme le font les guides aussi. Oui, j’y retournerai. Bravo à tous ceux qui gravissent des montagnes. L’Être Suprême. peu importe son nom, vous attend dans le détour du sommet, avec des dépassements de tout genre, mais surtout le RESPECT de tout ce qui existe À vous de le conquérir.
11 August, 2009 à 18:03
Je ne sais pas ce qui me choque le plus… Le coup des espadrilles pour monter à presque 6000 mètres, ou bien les croyances mystiques en tout genre supposées soutenir ou défier le trecker?
Que ce soit clair: une ascension de ce type se prépare physiquement, et si malgré ça en chemin le corps ne suit plus, aucun esprit (divin, montagneux, personnel…) ne pourra y remédier.
À moins que l’on me démontre qu’un ½dème pulmonaire ou cérébral peut se contrôler “dans la tête” en y allant “bras dessus, bras dessous”…