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Bhoutan: une étoile filante!

26 July, 2010 par Pascal Guillaume
Publié dans Général

Septembre 2009 : Nous étions au Dolpo, devant la beauté translucide de Phoksundo, lorsque le Bhoutan s’est imposé comme une évidence. Notre prochain grand rêve, la prochaine étape de nos étoiles filantes- c’est-à-dire ces circuits que nous découvrons ensemble puisque nous y allons pour la première fois (sans trop savoir si nous y retournerons)- passerait par cette enclave magnifique du sud himalayen. Il n’est pas utile de faire ici la longue hyperbole des caractéristiques principales de ce pays de démesures puisque vous les connaissez autant que nous. Qu’il suffise simplement de les énumérer: vallées quasi tropicales, montagnes inviolées, dzongs à la manière de châteaux forts sur des pitons rocheux, grands monastères, chemins de caravanes, bouddhisme tantrique, tourisme contrôlé et concept novateur (naïf et superbe à la fois) du bonheur national brut. La véritable difficulté consiste à bien choisir son voyage, à bien définir ce qu’il faut absolument saisir d’un endroit si fameusement riche – et personne n’ignore, évidemment, que les frais journaliers imposés par le gouvernement du Bhoutan ne sont pas trop de ceux qui permettent d’y revenir (au contraire du Népal, par exemple).

Nous considérons qu’il existe trois aspects essentiels au Bhoutan, trois régions qu’il serait dramatique de ne pas visiter :
(1) L’axe Paro-Thimphu : C’est-à-dire le coin occidental du pays et ce lieu où le bouddhisme royal s’est ancré jusqu’à devenir le symbole du Bhoutan actuel.
(2) Le Bumthang : Le c½ur historique du pays (et son c½ur géographique), représenté par l’habituel Guru Rimpoche et par ce saint-filou qu’était Pema Lingpa (le plus célèbre terton tibétain, i.e. un découvreur de textes-trésors). C’est par le Bumthang qu’est arrivé le bouddhisme et c’est par là que passaient les caravanes anciennes. Cette région est aussi celle des plus beaux dzongs – Trongsa notamment!
(3) L’;Himalaya bhoutanais : Ailleurs, tous les géants ont été grimpés depuis longtemps. Mais pas ici. L’escalade y est interdite parce que les dieux, autant que nous, ont besoin de solitude et d’espace. C’est même pourquoi nous voulions terminer notre marche devant l’inconnu d’un sommet que l’homme n’a jamais foulé et qu’il serait éminemment juste qu’il ne foule jamais !

Deux randonnées de moyenne durée nous ont paru idéales afin de lier ces trois plaisirs :
(1) Drukpath : Cinq jours de marche entre Paro et Thimphu par l’ancien chemin des caravanes. Beaux paysages, col à 4000 mètres, lacs sacrés et superbe monastère sur la fin! Une façon culturelle et sportive d’arriver dans la capitale.
(2) Gangkar Punsum : Dix jours de marche, à partir du Bumthang, en direction de la face sud-est de la plus haute montagne du pays (7546 mètres). Rivières tumultueuses, paysage glaciaire à couper le souffle, col à 4750 mètres et le plus haut sommet inviolé du monde! Certainement le moins connu des treks au pays du dragon calme et le plus éloigné des sentiers battus.

Quant au reste, il sera culturel : l’ancienne capitale de Paro, le célèbre Tiger’s Nest (Taksang), Thimphu, l’incroyable Trongsa, Jakar et Punakha. Le circuit est également construit de façon à rejoindre Chumey et le Domkar Tshechu - un festival situé au Bumthang que nous avons préféré aux grands déploiements touristiques de Paro ou Thimphu (notez, cependant, que la journée officielle d’un festival est parfois sujette à des changements de dernière minute).

Il ne manque plus qu’une date pour bien terminer. La voici :

Avril 2011 : Nous serons donc au Bhoutan !

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Ces mystérieuses statues du fond de la jungle…

2 December, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Général, Transhumances

Le mystère tropical des statues du fond de la jungle. Les mégalithes et les jarres du haut Sulawesi. La randonnée de l’enfer vert.

Sulawesi: Pour les quelques uns qui la connaissent, l’ancienne île des Célèbes est célèbre pour les cérémonies mortuaires du peuple Toraja dans les montagnes du sud-ouest. Certains se rappelleront peut-être de ce mort de 28 ans d’une chronique précédente et de la joie du père à nous voir si bien représenter, par notre seule présence, la vie de son fils disparu.

À mes yeux cependant, le mystère le plus intéressant de Sulawesi se trouve ailleurs. Pour le découvrir, il nous avait fallu remonter jusqu’aux jungles du centre, passer le long lac de Poso et s’entasser dans une jeep bringuebalante afin de traverser une haute colline sur une piste détrempée. De l’autre côté, le monde est un oubli à l’écart des routes. Il s’agit d’une espèce de cuvette tropicale et de quelques villages fleuris. L’endroit ne serait que beau (ce qui est déjà suffisant) s’il n’y avait pas aussi quelque chose des précurseurs de l’île de Pâques.

On connaît encore très mal l’aventure préhistorique de la première grande migration est-asiatique, celle qui précède l’arrivée des thaï et des malais. Ce qu’il nous reste, c’est une série d’indices et la possibilité d’un lien ou d’une coïncidence. Ainsi, n’est-il pas étrange de constater des formes relativement semblables dans les vestiges anciens de plusieurs pays de la région? Par exemple des jarres de pierre au Laos et aux Célèbes, voire des bas-reliefs et des statues vaguement similaires en Indochine (ou elles sont rares), à Sulawesi et enfin sur l’île de Pâques.

SULAWESI_T_C1_0015Pour tout vous dire, on commence à peine à étudier les mégalithes de Sulawesi (et à en découvrir d’autres) alors que Madeleine Colani avait déjà décrit ceux du Laos en 1930 et que l’île de Pâques est un mystère, certes, mais éminemment populaire. Par exemple, on s’est longtemps posé la question de l’utilité des jarres. Etaient-ce des bains privés pour quelques reines antiques, d’obscurs réservoirs rituels ou des tombes ? Aucun ossement n’avaient permis de prouver la plus probable des alternatives avant un article en indonésien du professeur Yuniawati en 1999, alors qu’il déniche justement au fond de l’une d’elle, dans la vallée reculée de Besoa, un fragment de mâchoire humaine et un morceau de crâne. Dès lors, il m’avait semblé fascinant de ne plus simplement nous attarder à la première vallée de Bada, mais de pousser au nord à travers la jungle vers les nouvelles trouvailles archéologiques de Besoa. Sachez cependant qu’on n’arrive plus vraiment aujourd’hui par l’ancien sentier puisqu’une mauvaise route s’en échappe désormais à partir du nord. Qu’importe ! Le vieux chemin est d’abord une piste, puis une trace, enfin quelque chose de flou où les arbres tombés, les branches basses, les éboulements et les ronces font qu’on n’avance guère à plus d’un kilomètre à l’heure. La jungle est si dense qu’on doit même carrément dormir sur le sentier. Elle est si reculée qu’on aperçoit aussi des dizaines de calaos endémiques, immenses et préhistoriques, et une nuée caquetante d’oiseaux noirs et orange dont je suis toujours incapable de vous préciser exactement l’espèce.

De l’autre côté de l’effort, Besoa ressemble aussi à une cuvette tropicale, à la différence qu’elle est sensiblement plus large. Quant aux jarres et mégalithes, on les trouve un peu partout. Une belle série se dresse sur une courte éminence au nord du village, entre les herbes hautes. Des statues plus courtaudes que les précédentes, mais aux traits plus affinés. Et des jarres immenses, mieux achevées, à côté desquelles des couvercles aux affolants bas-reliefs paraissent faire écho aux quelques-uns qu’avait trouvés Colani, autrefois, au nord-est du Laos.

Ailleurs, on aurait fait un musée froid de ces jolies pierres chaudes. Ici, parce que les hommes n’y viennent pas encore, parce que les fermiers ont mieux à faire que de veiller sur le sommeil des pierres, elles sont encore libres d’être inutiles. C’est justement pourquoi elles sont si merveilleuses.

Prochain voyage en Indonésie : « Sulawesi – Au pays des Torajas » – 1er au 23 mai 2010

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L’Historiette – Atisha (ou Jobo, ou Dipamkara) (Tibet de l’ouest, 11e siècle)

5 November, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans L'historiette

Autant vous avertir. Le bouddhisme au Tibet, c’est lui. On a bien parlé d’une diffusion plus ancienne, à l’époque royale (c’est-à-dire au 7e siècle), soutenue par la grâce de deux princesses mariées au même roi tibétain et dont l’une était népalaise et l’autre chinoise. C’est vrai. Pourtant, peut-on véritablement parler de conversion lorsqu’un pays est encore, dans son immense majorité, fidèle à une religion plus ancienne au shamanisme fortement ritualisé ? Peut-on croire qu’il est suffisant que des rois s’y plient pour faire plaisir aux reines ? Bien sûr que non.

C’est pourquoi tout s’écroule lorsque s’écroule la royauté en 841, empire, puissance, bouddhisme surtout, et qu’il ne reste rien pour nommer le Tibet du siècle suivant pour la bonne raison qu’il n’existe plus.

Dès lors, essayons une comparaison improbable pour tenter d’y voir clair. Imaginez, par exemple, que Frontenac n’ait pas répondu par la bouche de tous ses canons et qu’il ait tout perdu. Voyez-le s’enfuir, le canon bas, pas même vers la France et très loin du Saint-Laurent, par exemple à Kuujjuaq. Voyez ensuite vivoter ses descendants. Et puis, au bout d’un long martyr, imaginez qu’arrive là-bas un sage gigantesque, quelque chose de Thomas d’Aquin, de Descartes ou de Goethe, et que, non content de venir à cette invitation du bout des tables, il sache tout refaire, tout recréer, menant même les successeurs du roitelet hypothétique vers un empire ahurissant de la taille d’une Amérique. Démentiel non ? Et bien Atisha, c’est ça !

L’homme était bengali. À l’époque, le bouddhisme agonisait aussi en Inde. La faute en incombait moins aux raids musulmans qu’au développement fulgurant d’un tantrisme hébété reposant tout à fait sur une sexualité trop séduisante. Atisha, s’il voulait apprendre autre chose que des râles, devait s’exiler. Mais pour aller ou ? La réponse à de quoi scier les jambes. Il partit vers Sumatra ! Cette île indonésienne était alors – au même titre que Java – le centre d’un bouddhisme épuré. Il y resta 13 ans. À son retour, il était l’un des rares du sous-continent indien – sinon le seul – à y comprendre encore quelque chose. Puis Frontenac l’invita. Atisha écrivit pour lui un texte hautement novateur appelé la lumière sur le chemin de l’éveil. Sa densité est telle qu’il tient sur une page, même si le commentaire qu’il ajouta afin d’en expliquer tous les sens en demande quelques centaines. Le Tibet renaissait. Quant au bouddhisme qui n’allait plus manquer de le suivre pas à pas, c’était encore plus fort. Pensez seulement que ce bouddhisme indien qui n’existait alors déjà presque plus et que cet autre dont il ne reste rien sinon peut-être le stupa de Borobudur, sur l’île voisine, on les connaît aujourd’hui encore pour la seule raison qu’un fou merveilleux avait cru bon de mêler le chaud et le froid et que le froid conserve mieux.

Pascal Guillaume

Prochain voyage Tibet/Népal: « Kaïlash » – 9 octobre au 7 novembre 2010

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Le serpent-corde…

30 June, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

La belle légende éthiopienne du serpent qui se prenait pour une corde. Paysage désertique au Tigray. Montagnes inaccessibles. Caravane jusqu’au monastère de Debre Damo, tout en haut.

Éhiopie: Nous avons régulièrement, au cours de nos voyages ensemble, vagabondé vers des destinations aussi fuyantes que des points d’eau dans un désert.

Je me souviens de quelques ruines dont l’existence se limitait à un nom curieux sur nos cartes, à des festivals reportés aux calendes grecques parce que des monarques du bout des routes n’avaient pas cru bon venir se geler l’embonpoint pour les encourager ou à des rendez-vous lointains depuis lesquels une caravane aux chevaux mi-sauvages devait nous libérer du tracas des bagages mais où personne n’attendait sinon ce vide démesuré au fond duquel j’appréhendais un peu de laisser tous nos sacs. Et puis, il nous est arrivé de marcher vers une corde et de voir un serpent.

Attendez, je vous explique. Nous étions au nord de l’Éthiopie, près de la frontière érythréenne. Là-bas, les hautes terres paraissent avoir subi jadis quelque chose d’un hoquet géologique. Le paysage s’assoit sur une étonnante multitude de tabourets de pierres, par soubresauts, dans un décor relativement plat. Ces grandes tables sont droites, sans véritable sommet, comme autant de rectangles monumentaux. On croit d’abord que sont inaccessibles les longs pâturages de ces montagnes. En fait, ils l’étaient. Mais voilà, il y a une quinzaine de siècles, un patriarche cénobitique (l’un des neuf syriens à avoir diffusé l’église orthodoxe de ce côté du monde) trouva l’idée bonne d’avoir là-haut un monastère. Et comme en ce temps-là les choses se faisaient promptement, un long serpent s’est étiré le corps le long de la falaise pour que le sage puisse y monter. La suite est une longue patience anguiforme. Imaginez l’effet d’un tel prodige sur une caravane cheminant jusqu’à la base de la corniche, après le dix kilomètres de plaine, une rivière à traverser et une pente féroce pour terminer. Vous pensez voir une grosse corde tomber d’une porte à vingt mètres au-dessus de vous. Regardez mieux. C’est le serpent du conte. Depuis 1500 ans (le pauvre !), il s’étire là comme un jeu véritable de serpents et d’échelles, à la différence qu’il est tout à la fois le véhicule de celui qui monte et le support de celui qui descend.

Je n’avais pas espéré que cette corde-serpent me fasse autant plaisir. Qu’elle me donne cette peur panique de tomber et la satisfaction, ensuite, d’avoir tenu. Et j’aime encore mieux ce qu’elle permettait. Qu’elle soit le seul accès au plus grand monastère du pays, à Debre Damo. L’église ancienne n’en était que plus émouvante tant ce qu’on reconnaissait subitement de l’architecture antique, les fenêtres minuscules, l’extrémité ronde des poutres, la large pierre des coins, tout ça avaient déjà été sculptés sur les stèles d’Aksum. Ces intrigants bas-reliefs n’étaient visiblement que la réalité d’alors. Qu’elle puisse nous être encore contemporaine grâce au serpent de lin, c’est assez un miracle pour presque croire en lui. Au serpent, je veux dire.

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L’autre bonheur, c’est la façon d’arriver. Nous aurions pu, comme ces italiens de l’après-midi, passer rapidement en jeep, voir la corde et repartir. Pourtant, en allant si vite, on rate qu’elle est un serpent. Il faut, pour y croire un peu, avoir le temps d’y venir, voir d’abord s’approcher doucement la colline depuis la plaine. Il faut peut-être même avoir pris l’autobus, s’être serré contre des femmes qui sentaient le lait caillé, avoir eu des enfants sur les genoux et subir, sans bouger, tous les cahots du chemin. Il est presque bon d’avoir eu soif et de pousser jusqu’au torrent même si celui-ci mettait des mètres de plus entre la corde et nous. Et puis surtout, c’est en suivant les vieux chemins qu’il faut venir, en prenant les sentiers qui montent droits par la colline, usés par les bottes des moines, écorchés par le temps, si bien que lorsqu’on aperçoit enfin la corde et qu’elle gigote un peu depuis la porte, on est moins sûr qu’il n’y ait pas sur elle un peu du serpent qui bouge. On la regarde autrement. On la craint peut-être aussi. Est-ce le soleil ? Est-ce la soif ? Ou est-ce simplement l’étrangeté du monde qui, à force de se laisser voir, force à voir autrement ?

Mais j’ai de l’indulgence, aujourd’hui, pour les charmeurs de serpents. Ça peut servir, parfois, ces choses-là…

Voyage Karavaniers ÉTHIOPIE « Mystères d’Abyssinie »: départ le 6 novembre pour 21 jours.

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Pierre Maury (Pays cathare, 14e siècle)

3 June, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans L'historiette

L’Histoire est presque toujours l’histoire des grands hommes. Mais les petits, les honnêtes, les décents, ceux qui s’attardent à labourer les champs ou à mener les troupeaux, ceux qui font humblement leur devoir d’être humains, où sont-ils ? On ne les connaît pas. Sauf un, peut-être. Un berger tout simple.
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De ces bergers magnifiques dont on imagine qu’ils lisaient les étoiles, de ces coureurs d’espace. La vive étincelle cathare, c’est-à-dire l’idée de voir autrement le sacrifice du Christ avec tout ce que cela oblige de différences ensuite, était alors au point de s’éteindre. Montségur était tombée soixante ans plus tôt. La France s’installait sur cette terre du sud en y chassant le comte de Toulouse, pesamment, moins parce qu’il fallait anéantir une hérésie que parce qu’il était pratique d’en supposer une afin de s’assurer, devant l’Aragon, l’usufruit du pays d’oc. Quelques villages reculés – qui n’étaient d’ailleurs pas gaulois du tout – résistaient encore tant bien que mal aux assauts de l’Inquisition. L’un d’eux s’appelait Montaillou. De celui-ci venait notre pâtre au grand c½ur. Il avait, tout jeune homme, mené les chèvres des autres sur les collines avoisinantes. Il prenait goût au vent. Mon destin, disait-il, c’est d’aller par monts et par vaux, c’est d’avoir partout des compères et des amies changeantes. Je ne peux vivre autrement que j’ai été nourri. Si je demeurais en permanence à Morella (un petit hivernage catalan), je crèverais en temps d’estive. Il était généreux, jovial, optimiste au fond d’une époque qui prêtait mal à rire, presque moderne dans sa simplicité. Il avait eu la bonne fortune d’être sur les routes au moment de la première rafle religieuse, en 1308. Il était donc recherché puisqu’il était favorable aux hérétiques, qu’il devait marier la fille de Raymond Pierre, lui-même cathare convaincu, mais on ne sent bien qu’il ne s’en soucie pas trop fort. Il avait mieux à faire. C’est tout juste s’il pousse ses vagabondages au sud et oscille entre estives pyrénéennes et hivernages catalans. C’est alors qu’il rencontre Guillaume Bélibaste, que la grande histoire connaît comme le dernier des vrais cathares. Ce qui est beaucoup dire lorsqu’on le connaît un peu plus. Pierre est attiré par cet homme exubérant, malhabile dans sa foi incertaine, pas même mauvais bougre au bout du compte. Il accepte même de marier brièvement la compagne de Bélibaste, sous prétexte qu’elle n’était autre chose qu’une couverture pour dissimuler l’ascète, mais renonce aussitôt qu’il comprend que sous cette couverture on pouvait être enceinte. C’est aussi lui qui servira de guide, même s’il se méfiait beaucoup de celui par qui venait la nouvelle, lorsque le bonhomme choisira de se risquer en France afin d’offrir le consolament (c’est-à-dire le seul sacrement cathare) à une mourante. Pourtant, il avait raison. C’était bien un piège. Pierre s’en sortira, cette seconde fois encore, s’offrant le délire d’une fuite où 100 kilomètres à pied se faisait tous les jours. De quoi s’essouffler tout à fait. Et de finir au mur strict, c’est-à-dire enchaîné sévèrement au mur d’une prison, et d’en mourir très vite. Mais seulement après avoir laissé en doux témoignage, tandis qu’il répondait presque gentiment aux questions de l’Inquisiteur, qu’on pouvait être très grand en restant très petit.

Voyage Karavaniers: FRANCE « Les sentiers cathares »: du 12 au 26 septembre 2009

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TRANSHUMANCES : Sur les chemins Karavaniers

7 May, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

Ce qui m’a donc intéressé en voyage, du moins ces derniers temps, était de retrouver une mesure de cette dépendance ancienne. Je voulais qu’un festival, quelque part, puisse me donner encore ce frisson particulier. Je voulais qu’il soit moins encombré de commerce que de cet étrange désir antique d’être partie prenante d’un cycle. J’ai donc couru quelques fêtes. Et trois régions d’Asie m’ont paru soutenir, en souriant, ma pauvre thèse mal étayée.

Naissance et fécondité au Népal : Chaque printemps, la cité de Bakthapur s’attelle au lourd travail de garantir la fertilité de son sol. Shiva et Parvati devront s’accoupler une fois de plus. Deux chariots immenses et bringuebalants se font une cour féroce sur la place centrale, tirés par des adolescents exubérants. Lorsque les préambules aux amours divins paraissent suffisamment avancés, on les pousse vers l’alcôve. Les chariots s’engagent alors dans une allée à forte pente avant de déboucher « plein gaz » sur cette place où se consumeront les espoirs de la ville. Les jeunes de Bakthapur, tout à leurs espoirs à eux, en oublient parfois de ne pas se laisser écraser sous les gigantesques roues et tandis qu’on porte en courant les corps ensanglantés, avec cette seule amertume de constater que les dieux ont toujours soif, la foule n’en poursuit pas moins l’effort d’accouplement. Shiva et Parvati ont quitté les chariots. Le premier est devenu un immense tronc d’arbre, de vingt mètres de long. La seconde un trou béant. Il ne reste qu’à s’assurer que l’un pénètre l’autre. La chose est moins simple qu’on croit. Deux équipes de deux cents hommes se relaient afin de tenter l’incroyable exploit de lever la verge d’un dieu. J’étais là, une nuit, à regarder tout ça lorsqu’une poussée

en va-et-vient cassa carrément le tronc en deux. Il tomba dans la foule. J’aperçu à peine les corps enlevés à la hâte et les ambulances pétaradant vers les hôpitaux. Déjà, Shiva avait une verge neuve et sur le sang des hommes qui avaient cru en lui, il se levait encore pour fertiliser Parvati. Longtemps après, en gémissant fortement, le dieu s’unissait enfin à la déesse. Aussitôt, tous les célibataires s’agglutinèrent sur les cordes afin d’escalader le tronc. Le premier, à vingt mètres du sol, triompha. Quelquefois, m’a-t-on raconté plus tard, il arrive que certains tombent. Pas lui. Mais à chevaucher ainsi la verge de Shiva, il obtenait pour sa personne ce qu’avait obtenu la ville. C’est-à-dire une fertilité certaine. Ce détail, toutes les jeunes femmes qui le regardaient avec admiration, n’étaient pas sans le savoir et l’espérer.

Vieillesse et mort chez les Toraja : Dans les montagnes de Sulawesi, alors que les rizières s’effondrent en périlleux escaliers, j’avais été tenté de croire que les hommes avaient su trouver ici une sérénité quasi-nonchalante. Et justement oui. Seulement, c’était pour le plus invraisemblable des évènements : c’est-à-dire la mort. Après tout, n’est-elle pas cette apothéose vers laquelle tout devrait tendre ? On construit donc pour ce défunt qu’on appelle tomate quelque chose de temporaire mais qui n’est pas sans ressembler à une petite cité. Là-dedans se garantit le succès ou l’échec de cette vie terminée grâce au nombre parfois délirant de buffles blancs et de cochons sacrifiés devant l’assistance. Ce qu’il avait montré de générosité en honorant les tomate précédents se répercutera au moment où seront montrés pour lui les animaux condamnés. Il est bon, si possible, de venir de loin pour la cérémonie funéraire. Qu’un étranger ait pu traverser des mers, qu’il ait pu dépenser des sommes ici colossales afin d’assister à cette dernière fête d’un toraja des montagnes, n’est-ce pas toujours la meilleure preuve qu’il avait été assez important pour ne pas mourir obscurément. Nous étions, ce jour-là, les seuls blancs dans le petit village. L’homme avait été musicien. Il avait 28 ans. Sa femme était enceinte. Je ne crois pas avoir réalisé avant d’apercevoir les yeux du père tout ce que représentait notre minuscule présence. Après les sacrifices des animaux, une longue ronde s’est formée autour du grand cercueil. D’autorité, la grand-mère avait pris ma main et celle de ma compagne. Lorsqu’elle voyait qu’on ne levait pas assez les bras, elle les levait pour nous avec une joyeuse férocité. Il fallait, sous peine de se faire rabrouer, suivre les pas de la ronde. J’allais rechigner d’être si bien mené en bourrique. Mais j’ai vu une fierté gigantesque dans les yeux du père. Et ce sourire de la veuve, un instant soulagée d’avoir si bien pleurée. Alors on est resté. Lorsque la grand-mère a bien voulu nous relâcher les mains, ensuite, c’est qu’elle avait remarqué que son fils hésitait trop à terminer la ronde. La vie du jeune musicien, on savait tous qu’elle n’avait pas été vaine, mais il n’était pas facile au père de la laisser s’enfouir. Alors on est parti.

Vide à Bali : L’île enchanteresse organise tous les ans la plus étonnante manifestation insulaire. C’est qu’elle n’a jamais ignoré que le bonheur attire les envieux. Elle le sait d’autant mieux depuis que quelques bombes posées par d’autres ont ajouté sur l’île une lourdeur nouvelle. Ce qui arrive est simple. Les démons sont joueurs. Ils aiment s’abattrent sur les hommes, les chahuter comme du riz qu’on frappe pour faire tomber les grains, faire naître des cendres et du feu. Ils font chaque année leur ronde néfaste au-dessus de la Terre. Lorsqu’ils aperçoivent de la vie, ils s’y jettent sauvagement. Pour être heureux, avait dit quelqu’un qui n’était pourtant pas balinais, vivons cachés. C’est tout à fait ça. Il suffit de savoir à quel moment passent les démons. Et ce jour-là, s’arranger pour que l’île paraisse totalement vide. Ce jour-là, Bali cesse d’exister. Où trouve-t-on ailleurs un aéroport complètement fermé 24 heures dans le seul but de voir voler les démons sans qu’ils s’y posent ? Une nuit où toutes les lampes électriques doivent être éteintes ou cachées ? Une journée où personne n’a le loisir de sortir de chez lui, où aucune musique ne doit tenter l’oreille, aucune voix attirer l’attention ? J’aime assez l’agréable prix de ce festival du silence, de cette démonstration du vide. J’aime qu’il implique autant le paysan dans son village que le touriste dans son hôtel. N’est-on pas tous gagnants ? Une fois de plus, les démons n’auront pas aperçu Bali. Une fois encore, elle est sauvée. Grâce à ce jour de Nyepi, son enchantement véritable continuera de marquer les hommes. Et moi le premier.

Pascal Guillaume

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Fa Ngum (Laos, 14e siècle)

2 April, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans L'historiette

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Vestiges khmères au Laos
Crédit photo: Pascal Guillaume

Pour bien comprendre, il faut déjà savoir que l’Asie du sud-est possède également une culture dite classique. Ailleurs, c’est la Grèce antique qu’une Europe admire et copie. Ici, ce sont les khmères. C’est-à-dire cet empire indianisé du Cambodge dont les très riches heures – du moins architecturales – avaient permis la levée miraculeuse d’Angkor Wat, du Bayon, de Wat Phu ou de Phimai. Mais tout ça, c’était quelques siècles plus tôt. Au moment de raconter cette histoire, il périclitait dangereusement.

Le grand peuple thaï achevait alors sa lente migration depuis le Yunnan et entrait subitement dans l’Histoire en surgissant du soupirail plutôt qu’en passant par la porte : ils étaient mercenaires. Si bien que lorsque des mongols sur le retour, moins diligents à caracoler jusqu’à Vienne, s’amuseront à mettre le feu aux jungles pour rigoler un peu, il se fera un grand vide au centre duquel pataugeront aussitôt les plus zélés guerriers venus du soupirail. La Thaïlande se fait alors un nom (sauf qu’elle s’appelle encore Sukhotai et Lanna). Quant à nos khmères à bout de souffle, ils garderont malgré tout un bout de jardin d’où regarder leurs ruines. Ils auront même avec eux, pour défricher les herbes, les derniers mercenaires thaïs. Le plus célèbre de ces aventuriers de la onzième heure s’appelait Fa Ngum. Il devint général de l’armée khmère. On le maria à la fille du roi, déjà pour s’assurer qu’il n’aurait pas aimé faire marche arrière au moment d’augmenter les terres cambodgiennes au détriment de Sukhotai. C’est d’ailleurs vrai qu’il ne recula pas. Le gredin poussa si avantageusement ses conquêtes qu’il pût s’asseoir au bout, pas vraiment mécontent de dire adieu à l’infortuné beau-père, et s’inventer un empire. Le Laos venait de se faire un nom (sauf qu’il s’appelait alors Lan Xang – c’est-à-dire le million d’éléphants. Où il faut voir une valorisation peut-être excessive de sa capacité militaire). Le beau-père, pas rancunier et certainement soucieux d’une alliance à ne pas trop chahuter, offrit au nouveau roi une statue appelée Prabang, de style khmère, dont on peut penser qu’elle rappelait discrètement au gendre infidèle qu’il n’était pas pour rien dans son élévation inattendue.

La statue n’arriva pas pour l’excellente raison que notre homme avait cru bon de se marier une seconde fois, entre temps, dans le but d’amadouer les copains du soupirail qui n’étaient pas s’en s’inquiéter beaucoup de voir sur leurs plates-bandes cet ambitieux et tous ses éléphants. En conséquence de quoi il y eut, dans le royaume naissant, une savoureuse guerre féminine. Le combat des reines. Qui l’a gagné, me direz-vous ? Regardez la physionomie des laotiens actuels, écoutez leurs discours. Ce sont des thaïs. Ce qui est rigolo c’est qu’un siècle plus tard, ceux-ci firent tout de même venir la statue de la discorde, allant jusqu’à changer le nom de la capitale et l’appeler Luang Prabang !

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Nouvel an tibétain au Mustang

3 March, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Crédit photo: Richard Rémy

L’édifiante aventure du roi frileux du Mustang. Le festival des ancêtres de Lo Manthang. Quelque chose de Michel-Ange sur des peintures rupestres.

Mustang : Cette année-là, nous avions fait grand cas du nouvel an tibétain au Mustang. Il nous paraissait approprié d’aller disparaître là-bas justement au moment des grands froids de février puisqu’on s’évitait tout à la fois les foules étrangères du mois de juillet et le départ regrettable de ceux dont le commerce gardait encore quelque chose de l’ancienne habitude caravanière sur la Kali Gandaki. Nous n’étions pas sans espérer aussi qu’un peu de neige vienne joliment saupoudrer les canyons cramoisis de la région afin de suivre à la trace les tibétains endimanchés lorsqu’ils partiraient bruyamment vers la grande fête de Lo Manthang (c’est-à-dire la capitale fortifiée du bout de la route). Nous nous trompions sur tous les tableaux.

Il n’a pas fait vraiment froid, il n’a pas vraiment neigé. Les villages étaient quasiment vides, laissés aux bons offices de quelques moines dont on pouvait douter qu’ils connaissent quelque chose des beaux livres sacrés, de mastiffs déguenillés aux babines effrayantes et de vieillards endormis sur le toit des chaumières. De mon côté, je n’étais pas sans adorer cette étrangeté rouge du paysage, ces vestiges étourdissants du temps des troglodytes, ces stupas chapeautés jouant aux sentinelles et cette immensité vide qu’on était visiblement les seuls à traverser, mais c’est justement pourquoi il manquait quelque chose. Où étaient donc les foules notoires du temps des fêtes ? Et d’ailleurs, où donc était la fête ? Il y avait plus de vaches que de passants à Lo Manthang, malgré un mur d’enceinte époustouflant, une porte qu’on fermait encore tous les soirs quelques années plus tôt, des fresques religieuses d’une finesse excessive et des ruelles en labyrinthe. J’ai réveillé rudement le premier vieillard venu. Il a pointé le bâtiment d’en face, celui qu’un chien patibulaire gardait férocement. J’ai doucement compris. La ville était vide parce que le palais du petit roi l’était aussi. Le frileux personnage n’avait pas voulu s’emmitoufler pour revenir chez lui ni subir l’humidité désagréable de son vieil édifice, préférant regarder depuis Katmandou des festivités qui lui appartenaient moins mais qu’il pouvait faire semblant d’apprécier sans autre effort que celui de s’asseoir quelques heures avant de retrouver son hôtel et son chauffage central. Dès lors, les jeunes étaient partis aussi faire la grande fête en ville. Et les réjouissances prévues au Mustang s’apparentaient désormais au bingo du dimanche dans une maison de retraite.

Autant ne pas avoir l’indécence d’écrire ici que tout allait selon nos plans, ni qu’on s’inquiétait encore de la rentabilité relative d’une expédition où les guides étaient aussi nombreux que les clients (c’est-à-dire 2). Nous avions mieux à faire. Par exemple, nous cacher dans une grotte et disparaître. Faire l’autruche troglodyte en quelque sorte. Ironiquement, c’était plutôt une bonne idée. Nous connaissions l’existence d’une caverne explorée par Peissel, bien des années plus tôt, sur le contrefort oriental d’une falaise érodée. L’endroit était cependant excessivement reculé et je craignais une déconfiture supplémentaire pour l’excellente raison que nous avions déjà, précédemment, osé un détour vers le curieux monastère de Samdruling dont le seul désagrément était encore de ne plus exister du tout. Je nous voyais mal, après la longue marche du bingo tibétain, ajouter la mauvaise surprise d’une cavité insignifiante au bout d’un cul-de-sac. Heureusement, la vallée latérale était belle, le Dhaulagiri faisait à l’arrière de nous une croissance stupéfiante et quelque chose d’usé sur le chemin rappelait subrepticement l’existence oubliée d’un pèlerinage. Aujourd’hui, je sais que certaines grottes inaccessibles attendent encore que des archéologues découvrent que rien n’a trop changé de l’intérieur des pièces. Je sais aussi que des artistes merveilleux avaient autrefois couvert les murs de fresques invraisemblables, comme s’il était normal que des émules asiatiques de Michel-Ange s’amusent à composer d’improbables Sixtine au plafond de grottes exagérément isolées. Cette première fois, nous nous étions contentés de Lori. C’est-à-dire d’une cavité moins inabordable sur le haut d’une falaise. D’une pièce étroite contenant un stupa au vernis chatoyant. Et de peintures aux personnages élaborés et dansants sur le plafond et sur le stuc. C’est-à-dire une merveille. Un art au plus haut de sa réussite picturale, comme à Alchi, à Tsaparang, à Shalu, à Tabo, à Lo Manthang, comme à Sixtine donc. Cependant au bout du monde.

Le roi est absent, vive le roi !

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Boris Lissanevitch (Katmandou, 20e siècle)

5 February, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans L'historiette

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Crédit photo: Matthieu Saillant

Il y a, à Katmandou, un palais démesuré dont les pièces accumulent tristement les dossiers jaunasses du ministère du revenu. Personne ne le remarque plus au fond du jardin vide. Mais si je vous racontais qu’un excentrique de la plus belle espèce, un coureur de routes – et jadis de jupons -, ancien russe blanc en fuite, ancien danseur de ballet au talent reconnu, ancien dandy colonial, investisseur décavé de toutes les cause perdue, qu’un réfugié en somme, avait placé là le tout premier hôtel d’un Népal encore moyenâgeux, me croiriez-vous ? Pourtant, c’était bien celui-là qu’on connaissait alors comme le Royal du grand Boris. Des chambres immenses, des majordomes devant chaque porte, même s’il fallait aussi répéter au personnel qui n’y savait pas grand-chose qu’on ne servait pas à boire l’eau des toilettes, même si Boris acceptait souvent d’un grand revers de la main que le plus impécunieux des voyageurs y dorme aussi en lui chuchotant à l’oreille que les prix faramineux des chambres c’était pour les autres.

Avec un bar, dont le nom est resté (le Yak and Yeti), mais au fond duquel on sirotait plutôt limonade – et eau de toilette – que whisky tant l’alcool était rare. Avec, parfois, des délires ahurissants qu’il fallait pourtant que les hôtes autorisent, par exemple ces cochons venus trois semaines odorer les jardins jusque sous les fenêtres des chambres, tout ça parce que Boris avait pensé qu’il serait bon d’en faire l’élevage intensif. C’était donc là où dormaient les précurseurs, Hillary, Peissel, l’ethnologue Hagen, des maharaja aux richesses indécentes comme les tous premiers randonneurs aux semelles percées.

L’exubérant Boris est un personnage improbable. Naissance à Odessa. Blessé à 15 ans alors qu’il se bat contre les soviétiques. Caché par sa tante dans le corps de ballet de la ville ukrainienne où il se dissimule si bien qu’il devient premier rôle. Mandaté à Berlin pour copier les plans de la salle de concert lorsque la sienne brûle. Il en profite pour fuir à Paris. Sur un coup de tête, il se présente à Diaghilev (alors seule inspiration derrière le plus grand ballet européen du moment). Il lui plaît. Commencent alors cinq années d’une gloire débutante, avec Massine, à La Scala de Milan, à Londres, avec Cocteau ou Stravinsky pour arroser les soirs d’angoisse. Pourtant, des fourmis dans les pattes. Tournées en Amérique du sud puis en Asie. Tout le grand luxe colonial lui tombe dessus, Bombay, Calcutta, Ceylan, Java et Bali, Singapour où il danse au Raffles, Shanghai, Indochine enfin pour chasser les grands fauves. Faudrait-il, après tout ça, revenir vers l’Europe ? Justement non puisque l’homme est réfugié perpétuel et qu’on est pingre, là-bas, de papiers d’identité. Paradoxalement, devenir citoyen britannique depuis Calcutta. Ensuite, moins en jambes, se relancer avec l’élaboration d’un club sélect où se mêlent joyeusement les plus hauts personnages d’Europe et d’Orient (le 300 Club). Il amuse maharaja et résidents étrangers. On le voit aux cuisines élaborer des plats sublimes, caviars, vins fins, foie gras, tout ça à la Boris et si durablement qu’il sera ensuite grand responsable des festins de la famille royale népalaise. Le voilà d’ailleurs au Népal, devant un roi pas trop chaud à l’idée d’inviter les touristes. Boris lui demande d’accepter un groupe, le tout premier. De leur faire l’honneur de venir les saluer. Et tandis que sa majesté arrive, notre homme s’empresse de placer sur les tables sculptures, tissus, peintures et bagatelles. Les touristes en perdent carrément la tête. Et le roi, qui se voit déjà riche, ouvre finalement son beau pays au monde.

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L’aventure est une tempête

15 January, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Crédit photo: Pascal Guillaume

L’essoufflant récit des 36 heures du Dhaulagiri. La tempête à dormir debout.
Le grand mystère du camp fantôme.

Nous étions deux à guider le premier groupe autour du Dhaulagiri, ce 8000 mètres démesuré et trapu à l’ouest des Annapurnas. Nous avions 86 porteurs pour environ 20 jours d’autonomie. Le groupe était rigolo et facile. Nous avions traversé des villages gurungs, des champs de cannabis, des alpages semés de fleurs sauvages, un long glacier aux fractures évidentes, le camp de base d’une équipe américaine où quelques amis tentaient de grimper la montagne par la voie classique. Il était plus complexe de poursuivre ensuite dans la neige et le vent, de s’attaquer à la longue crête du French Col , au large plateau d’Hidden Valley, de s’habituer aux bourrasques soudaines et à la fraîcheur nocturne. Notre campement d’altitude ressemblait à un point sombre dans un champ de neige, sur un col démesurément large depuis lequel le monde était vaste. On apercevait l’Annapurna après l’inquiétante trouée de la Kali Gandaki. Tout était blanc et calme et vide. Nous dormions à 5300 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Dans la nuit, nous avions réveillé le groupe. Chacun avait silencieusement mis ses crampons, pris les piolets figés devant les tentes, regardé si la Lune nous tiendrait compagnie. Le ciel était clair. Les pas crissaient sur la neige solidifiée et nous marchions en automate, lentement, formant de larges S s’étalant vers le haut. Peu à peu, l’aube déjouait la nuit en ajoutant du mauve, du violet, du rose, du blanc. Certains ont levé les yeux pour découvrir que le sommet approchait à la manière d’un chat qu’on apprivoise, qu’il semblait reculer avant de revenir, qu’il hésitait. Nous avions ralenti. Quelques passages nécessitaient des cordes fixes, la crête quelquefois s’affinait, la neige amollissait. À 6035 mètres, nous étions exaltés devant la beauté du monde, hébétés de fatigue, fiers d’avoir osé le grand travail inutile d’aller si haut pour simplement redescendre. On croyait avoir fait le plus dur. Nous n’avions pas vraiment commencé.

Tout en bas, la trace d’une caravane rappelle que nos porteurs s’étaient lentement ébroués en direction du camp suivant, quelque part en aval. C’est alors que tout change. Des nuages effrayants surgissent d’on ne sait où. Puis un vent en rafales nous les rabat sur la figure. Puis une tempête de neige fait tout disparaître. On resserre le groupe. On sert les dents. Certains titubent. Nous remarquons une sensation d’électricité sur nos piolets et crions rapidement de les jeter avant qu’ils deviennent des paratonnerres pour nous griller les bras. On ne voit plus rien. Le bruit est assourdissant. Des cristaux de glace nous lacèrent la figure. Nous savons qu’il sera difficile de retrouver la caravane. Ce qui compte, c’est de ne pas quitter le fond de la ravine, d’y rester à tout prix puisqu’il s’agit de la voie principale. Discrètement, nous avisons qu’il faudra probablement se résoudre à utiliser le dépôt de nourriture de l’expédition du camp de base. Selon les indications, ça devrait être ici, sur ce plateau qu’on suppose un peu large. Comment en être sûr ? C’est tout simple. En marchant sur la tente qui s’était écroulée. En butant sur les vivres. Il faut impérativement la remettre sur pieds, sortir les réchauds et préparer le thé. Débute alors la nuit la plus fébrile qui soit, d’abord entassés sur le sol entre les caisses, puis debout à tenir les montants lorsque la tempête s’affole, enfin quasiment à l’extérieur lorsque la toile explose et qu’il faut rapidement l’alourdir de neige pour ne pas risquer de voir la tente s’envoler tout à fait. Et toujours l’assourdissante rumeur du vent, la neige à l’horizontale, le froid qui saisit, la tête qui tourne. Si bien que l’aube nous tombe dessus par surprise. Une aube blafarde, affolée, un paysage en cendre. Et puis le vent hésite. C’est l’accalmie. On se consulte au fond de la tente. On décide de ne pas se faire prendre ici si la tempête reprend. Descendre au plus vite. En ligne droite. Car déjà, le vent recommence. Donc on repart. Donc on descend. Le plus difficile, dans la neige fraîche, est encore d’éviter les avalanches. De bien doser la pente. De courir sans trébucher.

Quatre heures plus bas, c’est enfin de la pluie qui tombe. D’un seul coup, c’est fini ! Reste à répondre à la question du danger. Était-il véritable ? Non dans la mesure où nous connaissions le dépôt de nourriture, que nous étions plusieurs et équipés. Oui s’il faut parler d’embarras, d’inconfort, de malaise, voire d’hypothermie ou d’engelures superficielles (ce qui n’a pourtant pas été le cas). Il s’agit surtout d’un prix à payer, d’un rite de passage en quelque sorte. L’aventure véritable est inconfortable avant d’être autre chose. Elle est difficile, elle fait mal, elle épuise. Mais elle permet aussi qu’un sommet de 6000 mètres soit le moins haut moment d’une équipée.

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