Le serpent-corde…

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Le serpent-corde…

La belle légende éthiopienne du serpent qui se prenait pour une corde. Paysage désertique au Tigray. Montagnes inaccessibles. Caravane jusqu’au monastère de Debre Damo, tout en haut.

Éhiopie: Nous avons régulièrement, au cours de nos voyages ensemble, vagabondé vers des destinations aussi fuyantes que des points d’eau dans un désert.

Je me souviens de quelques ruines dont l’existence se limitait à un nom curieux sur nos cartes, à des festivals reportés aux calendes grecques parce que des monarques du bout des routes n’avaient pas cru bon venir se geler l’embonpoint pour les encourager ou à des rendez-vous lointains depuis lesquels une caravane aux chevaux mi-sauvages devait nous libérer du tracas des bagages mais où personne n’attendait sinon ce vide démesuré au fond duquel j’appréhendais un peu de laisser tous nos sacs. Et puis, il nous est arrivé de marcher vers une corde et de voir un serpent.

Attendez, je vous explique. Nous étions au nord de l’Éthiopie, près de la frontière érythréenne. Là-bas, les hautes terres paraissent avoir subi jadis quelque chose d’un hoquet géologique. Le paysage s’assoit sur une étonnante multitude de tabourets de pierres, par soubresauts, dans un décor relativement plat. Ces grandes tables sont droites, sans véritable sommet, comme autant de rectangles monumentaux. On croit d’abord que sont inaccessibles les longs pâturages de ces montagnes. En fait, ils l’étaient. Mais voilà, il y a une quinzaine de siècles, un patriarche cénobitique (l’un des neuf syriens à avoir diffusé l’église orthodoxe de ce côté du monde) trouva l’idée bonne d’avoir là-haut un monastère. Et comme en ce temps-là les choses se faisaient promptement, un long serpent s’est étiré le corps le long de la falaise pour que le sage puisse y monter. La suite est une longue patience anguiforme. Imaginez l’effet d’un tel prodige sur une caravane cheminant jusqu’à la base de la corniche, après le dix kilomètres de plaine, une rivière à traverser et une pente féroce pour terminer. Vous pensez voir une grosse corde tomber d’une porte à vingt mètres au-dessus de vous. Regardez mieux. C’est le serpent du conte. Depuis 1500 ans (le pauvre !), il s’étire là comme un jeu véritable de serpents et d’échelles, à la différence qu’il est tout à la fois le véhicule de celui qui monte et le support de celui qui descend.

Je n’avais pas espéré que cette corde-serpent me fasse autant plaisir. Qu’elle me donne cette peur panique de tomber et la satisfaction, ensuite, d’avoir tenu. Et j’aime encore mieux ce qu’elle permettait. Qu’elle soit le seul accès au plus grand monastère du pays, à Debre Damo. L’église ancienne n’en était que plus émouvante tant ce qu’on reconnaissait subitement de l’architecture antique, les fenêtres minuscules, l’extrémité ronde des poutres, la large pierre des coins, tout ça avaient déjà été sculptés sur les stèles d’Aksum. Ces intrigants bas-reliefs n’étaient visiblement que la réalité d’alors. Qu’elle puisse nous être encore contemporaine grâce au serpent de lin, c’est assez un miracle pour presque croire en lui. Au serpent, je veux dire.

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L’autre bonheur, c’est la façon d’arriver. Nous aurions pu, comme ces italiens de l’après-midi, passer rapidement en jeep, voir la corde et repartir. Pourtant, en allant si vite, on rate qu’elle est un serpent. Il faut, pour y croire un peu, avoir le temps d’y venir, voir d’abord s’approcher doucement la colline depuis la plaine. Il faut peut-être même avoir pris l’autobus, s’être serré contre des femmes qui sentaient le lait caillé, avoir eu des enfants sur les genoux et subir, sans bouger, tous les cahots du chemin. Il est presque bon d’avoir eu soif et de pousser jusqu’au torrent même si celui-ci mettait des mètres de plus entre la corde et nous. Et puis surtout, c’est en suivant les vieux chemins qu’il faut venir, en prenant les sentiers qui montent droits par la colline, usés par les bottes des moines, écorchés par le temps, si bien que lorsqu’on aperçoit enfin la corde et qu’elle gigote un peu depuis la porte, on est moins sûr qu’il n’y ait pas sur elle un peu du serpent qui bouge. On la regarde autrement. On la craint peut-être aussi. Est-ce le soleil ? Est-ce la soif ? Ou est-ce simplement l’étrangeté du monde qui, à force de se laisser voir, force à voir autrement ?

Mais j’ai de l’indulgence, aujourd’hui, pour les charmeurs de serpents. Ça peut servir, parfois, ces choses-là…

Voyage Karavaniers ÉTHIOPIE « Mystères d’Abyssinie »: départ le 6 novembre pour 21 jours.

Pascal

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