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« Transhumances »

Le sourire du Dalaï-lama

19 June, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Moines bouddhistes du Ladakh
Crédit photo – Pascal Guillaume

Deux fascinantes rencontres sur les terres tibétaines du nord de l’Inde. Lumière entraperçue à Manali. Nomades en foules devant l’eau de Tso Morari.

Ladakh : Le monde est une rencontre. Parfois elle se passe mal et nous avons des guerres. Parfois c’est tout le contraire. Certaines ont la douceur mouillée des tropiques, un peu lente, courtoise et fragile, à la manière de cet homme adorable du sud Laos qui nous reçoit avec empressement depuis plusieurs années mais qui s’applique à répondre inlassablement à chacune de mes phrases par un majestueux thank you very much qui m’oblige aussitôt à ajouter le mien, en conséquence de quoi nous nous remercions beaucoup de ne pas dire grand-chose.

D’autres rencontres ont la virilité des montagnes et font l’effet salutaire d’une forte brassée dans le dos, comme ce moine loqueteux de l’Everest venu gratter ses puces en notre compagnie et pas peu fier de nous offrir le terrifiant fromage pendu à son cou depuis le temps d’Hillary, verdâtre, vaguement nauséabond, en échange de quelques louches d’un délicieux sirop d’érable que plusieurs d’entre nous (et moi le premier) n’étaient pas trop pressés de perdre pour si peu.

Enfin il y a des rencontres quasiment divines. S’il fallait que ce courrier finisse par ressembler à ces fâcheux à cravate venus cogner aux portes à l’heure des repas (vous ne mangez pas, au moins ?), vous auriez des raisons de manquer d’appétit. Rassurez-vous, je ne mange pas de ce pain-là. Donc je m’explique. Le Ladakh (en Inde du nord) est une randonnée reculée où nous traversons des espaces dantesques sur 17 jours de marche. On voit deux lacs, des kiangs, un col plissé, une gorge et deux monastères. Le second est à Kye comme une pyramide. Cette année-là, un visiteur de marque devait s’y rendre quelque temps après nous. Tous les bouddhistes à bonnet jaune marchaient vers ce point isolé, patiemment, le nez dans quelques vieux volumes à l’écriture émiettée ou sur les billes d’un chapelet dont ils comptaient les tours. Nous étions bien les seuls à nous en éloigner. Nous visions Manali. L’endroit est détestable, rendez-vous tout autant d’indiens fortunés venus s’alléger des roupies qu’on va leur voler que de faux voyageurs abonnés aux veloutes abrutissantes du ganga (et donc hébétés six mois sur le dos des montagnes après s’être assoupis six mois sur la plage à Goa). Autant dire que l’aventure était terminée. Or voilà qu’une voiture traverse lentement l’avenue et qu’un sourire comme ce n’est pas permis s’amuse à jeter de la lumière autour de nous (vous voyez le genre). Plus tard, lorsque nous nous raconterons la furtive rencontre, chacun de notre côté, nous aurons tous l’extravagante certitude que le souriant personnage nous avait individuellement dévisagé, l’espace d’un contact, malgré une foule déraisonnable. Nous venions de croiser le Dalaï-lama.

L’année d’avant, nous avions fait encore mieux. C’était au premier monastère. Korzok se trouve à mi-parcours, sur la rive occidentale de Tso Morari. Il s’agit d’un village incongru au milieu d’une région nomadique, né de l’attroupement progressif de fidèles autour d’un temple ancien et campagnard. On fait souvent l’erreur de croire que le Tibet s’autorise une religion unique, une seule allégeance, alors que c’est exactement l’inverse. Qu’il y a des clans, des différences, des différents. Notamment chez les nomades, moins disposés à s’inviter à la dévotion citadine des géloukpa (c’est-à-dire du Dalaï-lama). Pour eux, le bonnet est rouge. Leurs moines ont moins coutume de s’agglutiner en grand nombre, de rester célibataires, voire autrefois de se couper les cheveux. On les appelle les drukpa-kagyupa. Ceux-ci n’en sont pas moins bouddhistes dans la mesure où ils s’organisent aussi sur la lignée d’une fameuse réincarnation dont le personnage actuel, jeune homme d’une trentaine d’année, n’est pas moins adoré que le Dalaï-lama. Il réside pieusement au Sikkim, c’est-à-dire à l’autre bout de l’Inde. Pourtant cette année-là, il s’était installé à Korzok. Les nomades en étaient comme fous. Ils avaient sorti des péraks ouvragées, des habits aux lourdes manches diaprées, des bottes aux semelles d’éteules, des amulettes biscornues. Ils arrivaient par groupes indisciplinés dans la cour du monastère et buvaient comme de l’eau les mots du jeune érudit. L’atmosphère n’était ni lourde ni légère. Elle était différente. Nous nous étions assis à l’arrière et écoutions la dévotion des autres. Au bout d’un moment, la salle s’est presque vidée. Le jeune sage a alors levé les yeux. Il nous a aperçu. Dans un anglais théâtral, il nous a fait venir près de lui. Vous vous rappelez de la lumière de la voiture ? Et bien c’était pareil ! La même facilité, la même douceur, la même compréhension tacite. Disons qu’on s’y attend un peu sur le visage d’un vieil homme que tout le monde connaît. Mais qu’on ne s’y attend guère sur les traits juvéniles d’un jeune inconnu.

Voyage Karavaniers :
Ladakh – Les derniers nomades / Niveau 4 / 28 jours
Prochain départ prévu le 8 septembre.

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Festivals népalais et indonésiens

10 May, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Procession funéraire au Sulawesi
Crédit photo – Pascal Guillaume

La délirante histoire de trois festivals déraisonnables. Des hommes écrasés à Bhaktapur. Des morts qui reçoivent depuis leurs cercueils à Sulawesi. Une journée silencieuse à Bali.

Népal, Sulawesi, Bali : Sans prétendre débuter par une affirmation aussi obscure que vaine, toute chose humaine est cyclique (paf !). J’en vois déjà qui se prennent la tête. Rassurez-vous. Je veux simplement dire qu’il a sans doute paru très vite nécessaire aux hommes d’autrefois de poser eux aussi des jalons afin de suivre et de s’accaparer ces cycles obsédants que le monde posait si visiblement devant eux : Les saisons par exemple. Les jours et les nuits. La naissance et la mort. Ces premières fêtes païennes servaient donc surtout à se rassurer puisque cette si visible évidence d’un retour excluait toute finalité. Mais voilà, quelque chose a changé depuis. On se remet de Noël tant bien que mal. On se remet ensuite de Pâques. Mais ce qu’on retient, insidieusement, n’est plus que le passage du temps. J’en vois encore qui se prennent la tête. Moi aussi.

Ce qui m’a donc intéressé en voyage, du moins ces derniers temps, était de retrouver une mesure de cette dépendance ancienne. Je voulais qu’un festival, quelque part, puisse me donner encore ce frisson particulier. Je voulais qu’il soit moins encombré de commerce que de cet étrange désir antique d’être partie prenante d’un cycle. J’ai donc couru quelques fêtes. Et trois régions d’Asie m’ont paru soutenir, en souriant, ma pauvre thèse mal étayée.

Naissance et fécondité au Népal : Chaque printemps, la cité de Bhaktapur s’attelle au lourd travail de garantir la fertilité de son sol. Shiva et Parvati devront s’accoupler une fois de plus. Deux chariots immenses et bringuebalants se font une cour féroce sur la place centrale, tirés par des adolescents exubérants. Lorsque les préambules aux amours divins paraissent suffisamment avancés, on les pousse vers l’alcôve. Les chariots s’engagent alors dans une allée à forte pente avant de déboucher « plein gaz » sur cette place où se consumeront les espoirs de la ville. Les jeunes de Bhaktapur, tout à leurs espoirs à eux, en oublient parfois de ne pas se laisser écraser sous les gigantesques roues et tandis qu’on porte en courant les corps ensanglantés, avec cette seule amertume de constater que les dieux ont toujours soif, la foule n’en poursuit pas moins l’effort d’accouplement. Shiva et Parvati ont quitté les chariots. Le premier est devenu un immense tronc d’arbre, de vingt mètres de long. La seconde un trou béant. Il ne reste qu’à s’assurer que l’un pénètre l’autre. La chose est moins simple qu’on croit. Deux équipes de deux cents hommes se relaient afin de tenter l’incroyable exploit de lever la verge d’un dieu. J’étais là, une nuit, à regarder tout ça lorsqu’une poussée en va-et-vient cassa carrément le tronc en deux. Il tomba dans la foule. J’aperçu à peine les corps enlevés à la hâte et les ambulances pétaradant vers les hôpitaux. Déjà, Shiva avait une verge neuve et sur le sang des hommes qui avaient cru en lui, il se levait encore pour fertiliser Parvati. Longtemps après, en gémissant fortement, le dieu s’unissait enfin à la déesse. Aussitôt, tous les célibataires s’agglutinèrent sur les cordes afin d’escalader le tronc. Le premier, à vingt mètres du sol, triompha. Quelquefois, m’a-t-on raconté plus tard, il arrive que certains tombent. Pas lui. Mais à chevaucher ainsi la verge de Shiva, il obtenait pour sa personne ce qu’avait obtenu la ville. C’est-à-dire une fertilité certaine. Ce détail, toutes les jeunes femmes qui le regardaient avec admiration, n’étaient pas sans le savoir et l’espérer.

Vieillesse et mort chez les Toraja : Dans les montagnes de Sulawesi, alors que les rizières s’effondrent en périlleux escaliers, j’avais été tenté de croire que les hommes avaient su trouver ici une sérénité quasi-nonchalante. Et justement oui. Seulement, c’était pour le plus invraisemblable des évènements : c’est-à-dire la mort. Après tout, n’est-elle pas cette apothéose vers laquelle tout devrait tendre ? On construit donc pour ce défunt qu’on appelle tomate quelque chose de temporaire mais qui n’est pas sans ressembler à une petite cité. Là-dedans se garantit le succès ou l’échec de cette vie terminée grâce au nombre parfois délirant de buffles blancs et de cochons sacrifiés devant l’assistance. Ce qu’il avait montré de générosité en honorant les tomate précédents se répercutera au moment où seront montrés pour lui les animaux condamnés. Il est bon, si possible, de venir de loin pour la cérémonie funéraire. Qu’un étranger ait pu traverser des mers, qu’il ait pu dépenser des sommes ici colossales afin d’assister à cette dernière fête d’un toraja des montagnes, n’est-ce pas toujours la meilleure preuve qu’il avait été assez important pour ne pas mourir obscurément. Nous étions, ce jour-là, les seuls blancs dans le petit village. L’homme avait été musicien. Il avait 28 ans. Sa femme était enceinte. Je ne crois pas avoir réalisé avant d’apercevoir les yeux du père tout ce que représentait notre minuscule présence. Après les sacrifices des animaux, une longue ronde s’est formée autour du grand cercueil. D’autorité, la grand-mère avait pris ma main et celle de ma compagne. Lorsqu’elle voyait qu’on ne levait pas assez les bras, elle les levait pour nous avec une joyeuse férocité. Il fallait, sous peine de se faire rabrouer, suivre les pas de la ronde. J’allais rechigner d’être si bien mené en bourrique. Mais j’ai vu une fierté gigantesque dans les yeux du père. Et ce sourire de la veuve, un instant soulagée d’avoir si bien pleurée. Alors on est resté. Lorsque la grand-mère a bien voulu nous relâcher les mains, ensuite, c’est qu’elle avait remarqué que son fils hésitait trop à terminer la ronde. La vie du jeune musicien, on savait tous qu’elle n’avait pas été vaine, mais il n’était pas facile au père de la laisser s’enfouir. Alors on est parti.

Vide à Bali : L’île enchanteresse organise tous les ans la plus étonnante manifestation insulaire. C’est qu’elle n’a jamais ignoré que le bonheur attire les envieux. Elle le sait d’autant mieux depuis que quelques bombes posées par d’autres ont ajouté sur l’île une lourdeur nouvelle. Ce qui arrive est simple. Les démons sont joueurs. Ils aiment s’abattrent sur les hommes, les chahuter comme du riz qu’on frappe pour faire tomber les grains, faire naître des cendres et du feu. Ils font chaque année leur ronde néfaste au-dessus de la Terre. Lorsqu’ils aperçoivent de la vie, ils s’y jettent sauvagement. Pour être heureux, avait dit quelqu’un qui n’était pourtant pas balinais, vivons cachés. C’est tout à fait ça. Il suffit de savoir à quel moment passent les démons. Et ce jour-là, s’arranger pour que l’île paraisse totalement vide. Ce jour-là, Bali cesse d’exister. Où trouve-t-on ailleurs un aéroport complètement fermé 24 heures dans le seul but de voir voler les démons sans qu’ils s’y posent ? Une nuit où toutes les lampes électriques doivent être éteintes ou cachées ? Une journée où personne n’a le loisir de sortir de chez lui, où aucune musique ne doit tenter l’oreille, aucune voix attirer l’attention ? J’aime assez l’agréable prix de ce festival du silence, de cette démonstration du vide. J’aime qu’il implique autant le paysan dans son village que le touriste dans son hôtel. N’est-on pas tous gagnants ? Une fois de plus, les démons n’auront pas aperçu Bali. Une fois encore, elle est sauvée. Grâce à ce jour de Nyepi, son enchantement véritable continuera de marquer les hommes. Et moi le premier.

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Fragments d’errances…

3 April, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

Exemples sereins et drolatiques de nos transhumances karavanières. Bref retour sur les tracas indiens de crazy mister dog. Description désabusée d’un yeti au Népal.

Ladakh, Everest
Il se passe régulièrement des choses étonnantes au cours de nos voyages ensemble. Des trucs rigolos, des hasards, des détours qui deviennent aussitôt le plus beau de l’histoire, des rencontres irréelles ou heureuses, des amitiés – voire des amours – qui prennent fleurs au fond des tentes, tout ce genre de choses. Je me rappelle avoir écrit, après un premier voyage au Ladakh en 1999, l’aventure d’un chien calamiteux qu’on avait surnommé, non sans rire, crazy mister dog, et dont la mauvaise habitude d’aller bouffer les pattes des chèvres nous assurait à chaque fois, vu qu’il n’était pas simple d’expliquer aux bergers en colère que l’assourdissant animal nous avait adopté à notre insu et qu’il était dès lors hors de question de rembourser les pattes – pour ne rien dire des chèvres – perdues, d’ajouter quelques heures à nos marches quotidiennes afin de ne plus être à portée de voix des tibétains outrés. Ce qui, d’ailleurs, portait moins à rire. Quelque temps plus tard, je me rappelle aussi n’avoir rien écrit sur un autre circuit (cette fois dans la région de l’Everest), alors qu’un voyageur adorable mais à l’anglais limité m’accompagnait dans le village de Khunde. On trouve là-bas la bosse déguenillée d’un yak antédiluvien qu’on nous présente crânement (c’est le cas de le dire) comme le sommet de tête hautement ogival d’un yeti chimérique. Une vieille gueuse au fort trousseau de clés pointe à chaque fois ce tas de poil en ânonnant yeti, yeti (ce qui va de soi), tandis qu’elle se place avec habilité devant la boîte prévue pour les donations d’usage. Il est commun de laisser là-dedans 5 ou 10 roupies, moins pour la préservation hasardeuse des yeti (ou des yaks) que pour celle de la vieillarde qui s’en met plein les pattes. Mais voilà que notre souriant voyageur dépose 100 roupies. On le regarde tous, ébahis. La mégère se retient d’y mettre déjà les griffes afin d’éviter qu’une autre goûte à la manne inespérée. Puis on ressort. Alors il raconte qu’elle insistait si fort avec son eighty, eighty qu’il a cru bon d’en donner un peu plus. Et que, d’ailleurs, il faisait bien pitié son vieux chapeau de poil…

Je trouvais donc dommage qu’on les oublie si bien, ces fragments épars de nos anciens voyages. Ou qu’on ne reparle plus, ensuite, de ces moments très forts où partent en fumée, pour une raison ou une autre, les itinéraires les mieux préparés et que l’aventure s’emballe. Par exemple, au retour d’un sommet alors qu’une tempête est si forte qu’il sera impossible de retrouver les tentes. De quoi, au bout du compte, favoriser les contacts. Ou d’une épidémie de yaks, à laquelle je ferai allusion plus tard, mais dont les fièvres sont autrement contagieuses qu’on aurait pu imaginer (d’où le nom d’épidémie heureuse pour la nommer). Ou enfin, comme première transhumance (le mois prochain), d’un mort de 28 ans, sur l’île tropicale de Sulawesi, mais pour lequel notre présence offrait carrément un sens à sa vie.

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