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« Transhumances »

Ces mystérieuses statues du fond de la jungle…

2 December, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Général, Transhumances

Le mystère tropical des statues du fond de la jungle. Les mégalithes et les jarres du haut Sulawesi. La randonnée de l’enfer vert.

Sulawesi: Pour les quelques uns qui la connaissent, l’ancienne île des Célèbes est célèbre pour les cérémonies mortuaires du peuple Toraja dans les montagnes du sud-ouest. Certains se rappelleront peut-être de ce mort de 28 ans d’une chronique précédente et de la joie du père à nous voir si bien représenter, par notre seule présence, la vie de son fils disparu.

À mes yeux cependant, le mystère le plus intéressant de Sulawesi se trouve ailleurs. Pour le découvrir, il nous avait fallu remonter jusqu’aux jungles du centre, passer le long lac de Poso et s’entasser dans une jeep bringuebalante afin de traverser une haute colline sur une piste détrempée. De l’autre côté, le monde est un oubli à l’écart des routes. Il s’agit d’une espèce de cuvette tropicale et de quelques villages fleuris. L’endroit ne serait que beau (ce qui est déjà suffisant) s’il n’y avait pas aussi quelque chose des précurseurs de l’île de Pâques.

On connaît encore très mal l’aventure préhistorique de la première grande migration est-asiatique, celle qui précède l’arrivée des thaï et des malais. Ce qu’il nous reste, c’est une série d’indices et la possibilité d’un lien ou d’une coïncidence. Ainsi, n’est-il pas étrange de constater des formes relativement semblables dans les vestiges anciens de plusieurs pays de la région? Par exemple des jarres de pierre au Laos et aux Célèbes, voire des bas-reliefs et des statues vaguement similaires en Indochine (ou elles sont rares), à Sulawesi et enfin sur l’île de Pâques.

SULAWESI_T_C1_0015Pour tout vous dire, on commence à peine à étudier les mégalithes de Sulawesi (et à en découvrir d’autres) alors que Madeleine Colani avait déjà décrit ceux du Laos en 1930 et que l’île de Pâques est un mystère, certes, mais éminemment populaire. Par exemple, on s’est longtemps posé la question de l’utilité des jarres. Etaient-ce des bains privés pour quelques reines antiques, d’obscurs réservoirs rituels ou des tombes ? Aucun ossement n’avaient permis de prouver la plus probable des alternatives avant un article en indonésien du professeur Yuniawati en 1999, alors qu’il déniche justement au fond de l’une d’elle, dans la vallée reculée de Besoa, un fragment de mâchoire humaine et un morceau de crâne. Dès lors, il m’avait semblé fascinant de ne plus simplement nous attarder à la première vallée de Bada, mais de pousser au nord à travers la jungle vers les nouvelles trouvailles archéologiques de Besoa. Sachez cependant qu’on n’arrive plus vraiment aujourd’hui par l’ancien sentier puisqu’une mauvaise route s’en échappe désormais à partir du nord. Qu’importe ! Le vieux chemin est d’abord une piste, puis une trace, enfin quelque chose de flou où les arbres tombés, les branches basses, les éboulements et les ronces font qu’on n’avance guère à plus d’un kilomètre à l’heure. La jungle est si dense qu’on doit même carrément dormir sur le sentier. Elle est si reculée qu’on aperçoit aussi des dizaines de calaos endémiques, immenses et préhistoriques, et une nuée caquetante d’oiseaux noirs et orange dont je suis toujours incapable de vous préciser exactement l’espèce.

De l’autre côté de l’effort, Besoa ressemble aussi à une cuvette tropicale, à la différence qu’elle est sensiblement plus large. Quant aux jarres et mégalithes, on les trouve un peu partout. Une belle série se dresse sur une courte éminence au nord du village, entre les herbes hautes. Des statues plus courtaudes que les précédentes, mais aux traits plus affinés. Et des jarres immenses, mieux achevées, à côté desquelles des couvercles aux affolants bas-reliefs paraissent faire écho aux quelques-uns qu’avait trouvés Colani, autrefois, au nord-est du Laos.

Ailleurs, on aurait fait un musée froid de ces jolies pierres chaudes. Ici, parce que les hommes n’y viennent pas encore, parce que les fermiers ont mieux à faire que de veiller sur le sommeil des pierres, elles sont encore libres d’être inutiles. C’est justement pourquoi elles sont si merveilleuses.

Prochain voyage en Indonésie : « Sulawesi – Au pays des Torajas » – 1er au 23 mai 2010

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TRANSHUMANCES – Sur les chemins Karavaniers

1 October, 2009 par
Publié dans Transhumances

Description réjouissante du désormais « célèbre » trek mythique au sud de Lhassa. Découverte de l’heureuse épidémie. Monastères insulaires sur le lac de Yamdrok

Tibet central : Nous étions dans le vestibule d’une banque chinoise, à Lhassa. Le voyage commençait à peine. C’est alors que le téléphone sonna. C’était pour moi. On m’annonça brutalement qu’une épidémie de yak sévissait dans la région de notre premier trek (certains me diront qu’il faudrait dire épizootie pour être exact, mais bon, on ne va pas en faire une maladie), qu’il était dès lors impensable d’y espérer le moindre survivant pour transporter nos bagages et qu’à moins d’oser demander à mon groupe d’avoir bon dos et patte vigoureuse (ce que j’hésite toujours à faire), il valait mieux chercher ailleurs.

Et tandis que je me dis merde, soucieux de ne pas trop paraître dépassé tant bien même ça commence à bien faire, il me revient qu’on patauge déjà un peu dans la semoule à cause d’un Potala bourriqué qui s’évertue depuis le matin à nous refuser un rendez-vous dont j’ai pourtant les lettres patentes. Ajoutons, pour faire le compte, que j’avais été le dernier à obtenir ma carte d’embarquement pour Lhassa, la veille, à cause d’une corruption de dernière minute qu’on me mettait sur les bras en sachant bien que mon groupe se languissait déjà de l’autre côté des douanes. J’avais tenu bon, mais sans manquer d’inquiéter mes nouveaux camarades qui se voyaient déjà au Tibet sans ce guide imbécile pas même foutu de grimper dans l’avion. Comme quoi j’hésitais à leur dire que rien n’allait trop bien.

Pourtant, un voyageur m’a fait le grand plaisir de trouver les mots justes pour nommer ensuite cette équipée mal embouchée. Il l’appela le trek mythique. Laissez-moi vous expliquer pourquoi il avait raison. Il existe un lac merveilleux au sud de Lhassa (Yamdrok, pour ne pas le nommer) que bien des gens aperçoivent rapidement au moment de le longer depuis la route vers Gyantze. Le reste de cet immense espace liquide, aux bras nombreux, à l’histoire longue, est certainement moins connu que bien des déserts mal explorés. Longtemps, il était interdit. Aujourd’hui, il n’est qu’ignoré. Evidemment, ce genre de randonnée dans des sentiers pas même battus est échevelée. S’il neige, soyez assuré que le campement qu’on espère après le coude de la vallée n’y sera pas et qu’il faudra crapahuter quelques heures de plus. Mais soyez certain aussi qu’il se trouvera des monastères oubliés d’où sortiront des nonnes rigolotes et complices prêtes à grimper plus d’une heure par la montagne afin d’offrir aux exotiques passants venus s’agrandir de leur bout du monde la salutation d’usage de thé au beurre et de sucrerie.

On osera même, tant la magie s’accumule, ajouter des découvertes insoupçonnées. Par exemple, je savais qu’il existait une île reculée sur laquelle le légendaire Guru Rimpoche s’était rincé l’½il devant des dakinis déshabillées et qu’on en avait célébré le souvenir au moment du renouveau religieux, au 16e siècle, par la construction d’un discret monastère appelé Yonbodo. Nous n’allions pas manquer d’y mettre les pieds. Mais je croyais que c’était là le rare exemple d’un temple insulaire. Je me trompais puisqu’il en existe au moins un autre. Presque inconnu. Quasi inexploré. L’îlot oublié est minuscule et se dresse tout près de la côte, ce qui n’arrange personne lorsque l’eau est glaciale. Or voilà que se détache un point sombre sur l’autre rive. Et qu’il s’approche. On se frotte les yeux d’étonnement à observer l’improbable assemblage. Il s’agit d’une barge éblouissante et ronde, d’ailleurs construite grâce aux peaux tannées de quelques yaks n’ayant pas survécu aux précédentes épizooties. Et d’un pilote sans âge, aux rides accentuées, fortement agrippé sur de gigantesques rames. Pour tout vous dire, il y a mille ans l’image aurait été banale. Il y a cinquante ans, elle aurait été inusitée. Aujourd’hui, elle est inespérée. Nous venions de découvrir qu’il n’y a qu’au Tibet que les morts contagieuses sont aussi des bénédictions…

Pascal Guillaume

Prochain voyage Tibet/Népal: « Kaïlash » - 9 octobre au 7 novembre 2010

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Le serpent-corde…

30 June, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

La belle légende éthiopienne du serpent qui se prenait pour une corde. Paysage désertique au Tigray. Montagnes inaccessibles. Caravane jusqu’au monastère de Debre Damo, tout en haut.

Éhiopie: Nous avons régulièrement, au cours de nos voyages ensemble, vagabondé vers des destinations aussi fuyantes que des points d’eau dans un désert.

Je me souviens de quelques ruines dont l’existence se limitait à un nom curieux sur nos cartes, à des festivals reportés aux calendes grecques parce que des monarques du bout des routes n’avaient pas cru bon venir se geler l’embonpoint pour les encourager ou à des rendez-vous lointains depuis lesquels une caravane aux chevaux mi-sauvages devait nous libérer du tracas des bagages mais où personne n’attendait sinon ce vide démesuré au fond duquel j’appréhendais un peu de laisser tous nos sacs. Et puis, il nous est arrivé de marcher vers une corde et de voir un serpent.

Attendez, je vous explique. Nous étions au nord de l’Éthiopie, près de la frontière érythréenne. Là-bas, les hautes terres paraissent avoir subi jadis quelque chose d’un hoquet géologique. Le paysage s’assoit sur une étonnante multitude de tabourets de pierres, par soubresauts, dans un décor relativement plat. Ces grandes tables sont droites, sans véritable sommet, comme autant de rectangles monumentaux. On croit d’abord que sont inaccessibles les longs pâturages de ces montagnes. En fait, ils l’étaient. Mais voilà, il y a une quinzaine de siècles, un patriarche cénobitique (l’un des neuf syriens à avoir diffusé l’église orthodoxe de ce côté du monde) trouva l’idée bonne d’avoir là-haut un monastère. Et comme en ce temps-là les choses se faisaient promptement, un long serpent s’est étiré le corps le long de la falaise pour que le sage puisse y monter. La suite est une longue patience anguiforme. Imaginez l’effet d’un tel prodige sur une caravane cheminant jusqu’à la base de la corniche, après le dix kilomètres de plaine, une rivière à traverser et une pente féroce pour terminer. Vous pensez voir une grosse corde tomber d’une porte à vingt mètres au-dessus de vous. Regardez mieux. C’est le serpent du conte. Depuis 1500 ans (le pauvre !), il s’étire là comme un jeu véritable de serpents et d’échelles, à la différence qu’il est tout à la fois le véhicule de celui qui monte et le support de celui qui descend.

Je n’avais pas espéré que cette corde-serpent me fasse autant plaisir. Qu’elle me donne cette peur panique de tomber et la satisfaction, ensuite, d’avoir tenu. Et j’aime encore mieux ce qu’elle permettait. Qu’elle soit le seul accès au plus grand monastère du pays, à Debre Damo. L’église ancienne n’en était que plus émouvante tant ce qu’on reconnaissait subitement de l’architecture antique, les fenêtres minuscules, l’extrémité ronde des poutres, la large pierre des coins, tout ça avaient déjà été sculptés sur les stèles d’Aksum. Ces intrigants bas-reliefs n’étaient visiblement que la réalité d’alors. Qu’elle puisse nous être encore contemporaine grâce au serpent de lin, c’est assez un miracle pour presque croire en lui. Au serpent, je veux dire.

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L’autre bonheur, c’est la façon d’arriver. Nous aurions pu, comme ces italiens de l’après-midi, passer rapidement en jeep, voir la corde et repartir. Pourtant, en allant si vite, on rate qu’elle est un serpent. Il faut, pour y croire un peu, avoir le temps d’y venir, voir d’abord s’approcher doucement la colline depuis la plaine. Il faut peut-être même avoir pris l’autobus, s’être serré contre des femmes qui sentaient le lait caillé, avoir eu des enfants sur les genoux et subir, sans bouger, tous les cahots du chemin. Il est presque bon d’avoir eu soif et de pousser jusqu’au torrent même si celui-ci mettait des mètres de plus entre la corde et nous. Et puis surtout, c’est en suivant les vieux chemins qu’il faut venir, en prenant les sentiers qui montent droits par la colline, usés par les bottes des moines, écorchés par le temps, si bien que lorsqu’on aperçoit enfin la corde et qu’elle gigote un peu depuis la porte, on est moins sûr qu’il n’y ait pas sur elle un peu du serpent qui bouge. On la regarde autrement. On la craint peut-être aussi. Est-ce le soleil ? Est-ce la soif ? Ou est-ce simplement l’étrangeté du monde qui, à force de se laisser voir, force à voir autrement ?

Mais j’ai de l’indulgence, aujourd’hui, pour les charmeurs de serpents. Ça peut servir, parfois, ces choses-là…

Voyage Karavaniers ÉTHIOPIE « Mystères d’Abyssinie »: départ le 6 novembre pour 21 jours.

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TRANSHUMANCES : Sur les chemins Karavaniers

7 May, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

Ce qui m’a donc intéressé en voyage, du moins ces derniers temps, était de retrouver une mesure de cette dépendance ancienne. Je voulais qu’un festival, quelque part, puisse me donner encore ce frisson particulier. Je voulais qu’il soit moins encombré de commerce que de cet étrange désir antique d’être partie prenante d’un cycle. J’ai donc couru quelques fêtes. Et trois régions d’Asie m’ont paru soutenir, en souriant, ma pauvre thèse mal étayée.

Naissance et fécondité au Népal : Chaque printemps, la cité de Bakthapur s’attelle au lourd travail de garantir la fertilité de son sol. Shiva et Parvati devront s’accoupler une fois de plus. Deux chariots immenses et bringuebalants se font une cour féroce sur la place centrale, tirés par des adolescents exubérants. Lorsque les préambules aux amours divins paraissent suffisamment avancés, on les pousse vers l’alcôve. Les chariots s’engagent alors dans une allée à forte pente avant de déboucher « plein gaz » sur cette place où se consumeront les espoirs de la ville. Les jeunes de Bakthapur, tout à leurs espoirs à eux, en oublient parfois de ne pas se laisser écraser sous les gigantesques roues et tandis qu’on porte en courant les corps ensanglantés, avec cette seule amertume de constater que les dieux ont toujours soif, la foule n’en poursuit pas moins l’effort d’accouplement. Shiva et Parvati ont quitté les chariots. Le premier est devenu un immense tronc d’arbre, de vingt mètres de long. La seconde un trou béant. Il ne reste qu’à s’assurer que l’un pénètre l’autre. La chose est moins simple qu’on croit. Deux équipes de deux cents hommes se relaient afin de tenter l’incroyable exploit de lever la verge d’un dieu. J’étais là, une nuit, à regarder tout ça lorsqu’une poussée

en va-et-vient cassa carrément le tronc en deux. Il tomba dans la foule. J’aperçu à peine les corps enlevés à la hâte et les ambulances pétaradant vers les hôpitaux. Déjà, Shiva avait une verge neuve et sur le sang des hommes qui avaient cru en lui, il se levait encore pour fertiliser Parvati. Longtemps après, en gémissant fortement, le dieu s’unissait enfin à la déesse. Aussitôt, tous les célibataires s’agglutinèrent sur les cordes afin d’escalader le tronc. Le premier, à vingt mètres du sol, triompha. Quelquefois, m’a-t-on raconté plus tard, il arrive que certains tombent. Pas lui. Mais à chevaucher ainsi la verge de Shiva, il obtenait pour sa personne ce qu’avait obtenu la ville. C’est-à-dire une fertilité certaine. Ce détail, toutes les jeunes femmes qui le regardaient avec admiration, n’étaient pas sans le savoir et l’espérer.

Vieillesse et mort chez les Toraja : Dans les montagnes de Sulawesi, alors que les rizières s’effondrent en périlleux escaliers, j’avais été tenté de croire que les hommes avaient su trouver ici une sérénité quasi-nonchalante. Et justement oui. Seulement, c’était pour le plus invraisemblable des évènements : c’est-à-dire la mort. Après tout, n’est-elle pas cette apothéose vers laquelle tout devrait tendre ? On construit donc pour ce défunt qu’on appelle tomate quelque chose de temporaire mais qui n’est pas sans ressembler à une petite cité. Là-dedans se garantit le succès ou l’échec de cette vie terminée grâce au nombre parfois délirant de buffles blancs et de cochons sacrifiés devant l’assistance. Ce qu’il avait montré de générosité en honorant les tomate précédents se répercutera au moment où seront montrés pour lui les animaux condamnés. Il est bon, si possible, de venir de loin pour la cérémonie funéraire. Qu’un étranger ait pu traverser des mers, qu’il ait pu dépenser des sommes ici colossales afin d’assister à cette dernière fête d’un toraja des montagnes, n’est-ce pas toujours la meilleure preuve qu’il avait été assez important pour ne pas mourir obscurément. Nous étions, ce jour-là, les seuls blancs dans le petit village. L’homme avait été musicien. Il avait 28 ans. Sa femme était enceinte. Je ne crois pas avoir réalisé avant d’apercevoir les yeux du père tout ce que représentait notre minuscule présence. Après les sacrifices des animaux, une longue ronde s’est formée autour du grand cercueil. D’autorité, la grand-mère avait pris ma main et celle de ma compagne. Lorsqu’elle voyait qu’on ne levait pas assez les bras, elle les levait pour nous avec une joyeuse férocité. Il fallait, sous peine de se faire rabrouer, suivre les pas de la ronde. J’allais rechigner d’être si bien mené en bourrique. Mais j’ai vu une fierté gigantesque dans les yeux du père. Et ce sourire de la veuve, un instant soulagée d’avoir si bien pleurée. Alors on est resté. Lorsque la grand-mère a bien voulu nous relâcher les mains, ensuite, c’est qu’elle avait remarqué que son fils hésitait trop à terminer la ronde. La vie du jeune musicien, on savait tous qu’elle n’avait pas été vaine, mais il n’était pas facile au père de la laisser s’enfouir. Alors on est parti.

Vide à Bali : L’île enchanteresse organise tous les ans la plus étonnante manifestation insulaire. C’est qu’elle n’a jamais ignoré que le bonheur attire les envieux. Elle le sait d’autant mieux depuis que quelques bombes posées par d’autres ont ajouté sur l’île une lourdeur nouvelle. Ce qui arrive est simple. Les démons sont joueurs. Ils aiment s’abattrent sur les hommes, les chahuter comme du riz qu’on frappe pour faire tomber les grains, faire naître des cendres et du feu. Ils font chaque année leur ronde néfaste au-dessus de la Terre. Lorsqu’ils aperçoivent de la vie, ils s’y jettent sauvagement. Pour être heureux, avait dit quelqu’un qui n’était pourtant pas balinais, vivons cachés. C’est tout à fait ça. Il suffit de savoir à quel moment passent les démons. Et ce jour-là, s’arranger pour que l’île paraisse totalement vide. Ce jour-là, Bali cesse d’exister. Où trouve-t-on ailleurs un aéroport complètement fermé 24 heures dans le seul but de voir voler les démons sans qu’ils s’y posent ? Une nuit où toutes les lampes électriques doivent être éteintes ou cachées ? Une journée où personne n’a le loisir de sortir de chez lui, où aucune musique ne doit tenter l’oreille, aucune voix attirer l’attention ? J’aime assez l’agréable prix de ce festival du silence, de cette démonstration du vide. J’aime qu’il implique autant le paysan dans son village que le touriste dans son hôtel. N’est-on pas tous gagnants ? Une fois de plus, les démons n’auront pas aperçu Bali. Une fois encore, elle est sauvée. Grâce à ce jour de Nyepi, son enchantement véritable continuera de marquer les hommes. Et moi le premier.

Pascal Guillaume

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Nouvel an tibétain au Mustang

3 March, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Crédit photo: Richard Rémy

L’édifiante aventure du roi frileux du Mustang. Le festival des ancêtres de Lo Manthang. Quelque chose de Michel-Ange sur des peintures rupestres.

Mustang : Cette année-là, nous avions fait grand cas du nouvel an tibétain au Mustang. Il nous paraissait approprié d’aller disparaître là-bas justement au moment des grands froids de février puisqu’on s’évitait tout à la fois les foules étrangères du mois de juillet et le départ regrettable de ceux dont le commerce gardait encore quelque chose de l’ancienne habitude caravanière sur la Kali Gandaki. Nous n’étions pas sans espérer aussi qu’un peu de neige vienne joliment saupoudrer les canyons cramoisis de la région afin de suivre à la trace les tibétains endimanchés lorsqu’ils partiraient bruyamment vers la grande fête de Lo Manthang (c’est-à-dire la capitale fortifiée du bout de la route). Nous nous trompions sur tous les tableaux.

Il n’a pas fait vraiment froid, il n’a pas vraiment neigé. Les villages étaient quasiment vides, laissés aux bons offices de quelques moines dont on pouvait douter qu’ils connaissent quelque chose des beaux livres sacrés, de mastiffs déguenillés aux babines effrayantes et de vieillards endormis sur le toit des chaumières. De mon côté, je n’étais pas sans adorer cette étrangeté rouge du paysage, ces vestiges étourdissants du temps des troglodytes, ces stupas chapeautés jouant aux sentinelles et cette immensité vide qu’on était visiblement les seuls à traverser, mais c’est justement pourquoi il manquait quelque chose. Où étaient donc les foules notoires du temps des fêtes ? Et d’ailleurs, où donc était la fête ? Il y avait plus de vaches que de passants à Lo Manthang, malgré un mur d’enceinte époustouflant, une porte qu’on fermait encore tous les soirs quelques années plus tôt, des fresques religieuses d’une finesse excessive et des ruelles en labyrinthe. J’ai réveillé rudement le premier vieillard venu. Il a pointé le bâtiment d’en face, celui qu’un chien patibulaire gardait férocement. J’ai doucement compris. La ville était vide parce que le palais du petit roi l’était aussi. Le frileux personnage n’avait pas voulu s’emmitoufler pour revenir chez lui ni subir l’humidité désagréable de son vieil édifice, préférant regarder depuis Katmandou des festivités qui lui appartenaient moins mais qu’il pouvait faire semblant d’apprécier sans autre effort que celui de s’asseoir quelques heures avant de retrouver son hôtel et son chauffage central. Dès lors, les jeunes étaient partis aussi faire la grande fête en ville. Et les réjouissances prévues au Mustang s’apparentaient désormais au bingo du dimanche dans une maison de retraite.

Autant ne pas avoir l’indécence d’écrire ici que tout allait selon nos plans, ni qu’on s’inquiétait encore de la rentabilité relative d’une expédition où les guides étaient aussi nombreux que les clients (c’est-à-dire 2). Nous avions mieux à faire. Par exemple, nous cacher dans une grotte et disparaître. Faire l’autruche troglodyte en quelque sorte. Ironiquement, c’était plutôt une bonne idée. Nous connaissions l’existence d’une caverne explorée par Peissel, bien des années plus tôt, sur le contrefort oriental d’une falaise érodée. L’endroit était cependant excessivement reculé et je craignais une déconfiture supplémentaire pour l’excellente raison que nous avions déjà, précédemment, osé un détour vers le curieux monastère de Samdruling dont le seul désagrément était encore de ne plus exister du tout. Je nous voyais mal, après la longue marche du bingo tibétain, ajouter la mauvaise surprise d’une cavité insignifiante au bout d’un cul-de-sac. Heureusement, la vallée latérale était belle, le Dhaulagiri faisait à l’arrière de nous une croissance stupéfiante et quelque chose d’usé sur le chemin rappelait subrepticement l’existence oubliée d’un pèlerinage. Aujourd’hui, je sais que certaines grottes inaccessibles attendent encore que des archéologues découvrent que rien n’a trop changé de l’intérieur des pièces. Je sais aussi que des artistes merveilleux avaient autrefois couvert les murs de fresques invraisemblables, comme s’il était normal que des émules asiatiques de Michel-Ange s’amusent à composer d’improbables Sixtine au plafond de grottes exagérément isolées. Cette première fois, nous nous étions contentés de Lori. C’est-à-dire d’une cavité moins inabordable sur le haut d’une falaise. D’une pièce étroite contenant un stupa au vernis chatoyant. Et de peintures aux personnages élaborés et dansants sur le plafond et sur le stuc. C’est-à-dire une merveille. Un art au plus haut de sa réussite picturale, comme à Alchi, à Tsaparang, à Shalu, à Tabo, à Lo Manthang, comme à Sixtine donc. Cependant au bout du monde.

Le roi est absent, vive le roi !

Diaporama – Mustang >>

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L’aventure est une tempête

15 January, 2009 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Crédit photo: Pascal Guillaume

L’essoufflant récit des 36 heures du Dhaulagiri. La tempête à dormir debout.
Le grand mystère du camp fantôme.

Nous étions deux à guider le premier groupe autour du Dhaulagiri, ce 8000 mètres démesuré et trapu à l’ouest des Annapurnas. Nous avions 86 porteurs pour environ 20 jours d’autonomie. Le groupe était rigolo et facile. Nous avions traversé des villages gurungs, des champs de cannabis, des alpages semés de fleurs sauvages, un long glacier aux fractures évidentes, le camp de base d’une équipe américaine où quelques amis tentaient de grimper la montagne par la voie classique. Il était plus complexe de poursuivre ensuite dans la neige et le vent, de s’attaquer à la longue crête du French Col , au large plateau d’Hidden Valley, de s’habituer aux bourrasques soudaines et à la fraîcheur nocturne. Notre campement d’altitude ressemblait à un point sombre dans un champ de neige, sur un col démesurément large depuis lequel le monde était vaste. On apercevait l’Annapurna après l’inquiétante trouée de la Kali Gandaki. Tout était blanc et calme et vide. Nous dormions à 5300 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Dans la nuit, nous avions réveillé le groupe. Chacun avait silencieusement mis ses crampons, pris les piolets figés devant les tentes, regardé si la Lune nous tiendrait compagnie. Le ciel était clair. Les pas crissaient sur la neige solidifiée et nous marchions en automate, lentement, formant de larges S s’étalant vers le haut. Peu à peu, l’aube déjouait la nuit en ajoutant du mauve, du violet, du rose, du blanc. Certains ont levé les yeux pour découvrir que le sommet approchait à la manière d’un chat qu’on apprivoise, qu’il semblait reculer avant de revenir, qu’il hésitait. Nous avions ralenti. Quelques passages nécessitaient des cordes fixes, la crête quelquefois s’affinait, la neige amollissait. À 6035 mètres, nous étions exaltés devant la beauté du monde, hébétés de fatigue, fiers d’avoir osé le grand travail inutile d’aller si haut pour simplement redescendre. On croyait avoir fait le plus dur. Nous n’avions pas vraiment commencé.

Tout en bas, la trace d’une caravane rappelle que nos porteurs s’étaient lentement ébroués en direction du camp suivant, quelque part en aval. C’est alors que tout change. Des nuages effrayants surgissent d’on ne sait où. Puis un vent en rafales nous les rabat sur la figure. Puis une tempête de neige fait tout disparaître. On resserre le groupe. On sert les dents. Certains titubent. Nous remarquons une sensation d’électricité sur nos piolets et crions rapidement de les jeter avant qu’ils deviennent des paratonnerres pour nous griller les bras. On ne voit plus rien. Le bruit est assourdissant. Des cristaux de glace nous lacèrent la figure. Nous savons qu’il sera difficile de retrouver la caravane. Ce qui compte, c’est de ne pas quitter le fond de la ravine, d’y rester à tout prix puisqu’il s’agit de la voie principale. Discrètement, nous avisons qu’il faudra probablement se résoudre à utiliser le dépôt de nourriture de l’expédition du camp de base. Selon les indications, ça devrait être ici, sur ce plateau qu’on suppose un peu large. Comment en être sûr ? C’est tout simple. En marchant sur la tente qui s’était écroulée. En butant sur les vivres. Il faut impérativement la remettre sur pieds, sortir les réchauds et préparer le thé. Débute alors la nuit la plus fébrile qui soit, d’abord entassés sur le sol entre les caisses, puis debout à tenir les montants lorsque la tempête s’affole, enfin quasiment à l’extérieur lorsque la toile explose et qu’il faut rapidement l’alourdir de neige pour ne pas risquer de voir la tente s’envoler tout à fait. Et toujours l’assourdissante rumeur du vent, la neige à l’horizontale, le froid qui saisit, la tête qui tourne. Si bien que l’aube nous tombe dessus par surprise. Une aube blafarde, affolée, un paysage en cendre. Et puis le vent hésite. C’est l’accalmie. On se consulte au fond de la tente. On décide de ne pas se faire prendre ici si la tempête reprend. Descendre au plus vite. En ligne droite. Car déjà, le vent recommence. Donc on repart. Donc on descend. Le plus difficile, dans la neige fraîche, est encore d’éviter les avalanches. De bien doser la pente. De courir sans trébucher.

Quatre heures plus bas, c’est enfin de la pluie qui tombe. D’un seul coup, c’est fini ! Reste à répondre à la question du danger. Était-il véritable ? Non dans la mesure où nous connaissions le dépôt de nourriture, que nous étions plusieurs et équipés. Oui s’il faut parler d’embarras, d’inconfort, de malaise, voire d’hypothermie ou d’engelures superficielles (ce qui n’a pourtant pas été le cas). Il s’agit surtout d’un prix à payer, d’un rite de passage en quelque sorte. L’aventure véritable est inconfortable avant d’être autre chose. Elle est difficile, elle fait mal, elle épuise. Mais elle permet aussi qu’un sommet de 6000 mètres soit le moins haut moment d’une équipée.

En savoir plus sur le voyage au Dhaulagiri >>

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Les petites hontes du voyageur

5 November, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

La litanie des petites hontes aux quatre coins du monde. Le fils indigne africain et la salle de bain tibétaine. Marchandage au Népal et voyeurisme en Tanzanie.

Everest, Tibet, Éthiopie, Tanzanie : Voyager est aussi une espèce d’humiliation continuelle. On croit bien faire, on se force à apprendre les rudiments d’une langue, on chemine le plus discrètement possible, on évite de laisser des traces ou des mauvais souvenirs, et voilà qu’on se ramasse régulièrement des bassines d’eau sur la tête. D’où l’éternelle question : comment éviter les faux pas ? J’en connais qui diraient : en restant assis, ce qui à le mérite d’être exact mais qui revient aussi à annoncer qu’on n’échouera jamais aux examens si on ne s’y présente pas. Ce n’est pas très ambitieux. La véritable réponse est beaucoup plus simple : on ne les évite pas. On s’en amuse.

Par exemple en Éthiopie. La randonnée se terminait par une féroce montée en plein soleil. Mon adorable Marie, la plus délurée des voyageuses, la plus joyeusement hippie et curieuse, celle-là même dont on se rappelle l’épisode du passeport volé au Tibet, cette Marie-là était épuisée. Le groupe était loin devant nous. Arrive alors une délégation de beaux vieillards endimanchés. Ils regardent Marie avant de m’apostropher rageusement. Je vois bien qu’ils ne sont pas trop fiers de moi. J’ai d’ailleurs droit à un véritable sermon dont je ne comprends pas grand-chose, sinon qu’ils pointent ma voyageuse du doigt en me traitant de crétin de première catégorie. Devant mon air béat (qui n’arrange certainement pas ma situation), mes tourmenteurs ajoutent quelques mots en anglais. J’apprends alors qu’il est indécent de faire souffrir ainsi sa mère et qu’il faut être d’un sadisme absolu pour ne pas lui annoncer qu’il existe une route pavée à moins d’un kilomètre de là. J’étais vraiment le pire des bons à rien.

Ailleurs, l’humiliation avait été différente (et heureusement pour moi, moins directement personnelle). La jeune femme s’appelait Isabelle. Je m’en rappelle assez puisque cette Isabelle-là est aujourd’hui mon épouse. C’était son premier grand voyage. Elle était timide et magnifique. C’est donc vous dire sa tête lorsqu’un moine guenilleux du monastère de Rumbok (devant l’Everest) lui soutira d’un seul coup sa tuque pour y cracher à l’intérieur une substance verdâtre et fongueuse, qu’il se la posa sur le crâne et qu’il coiffa en retour une Isabelle complètement dépassée de sa propre abominable loque mangée par la vermine. La méditation studieuse des sages de l’Everest venait de prendre du plomb dans l’aile. Quelques temps plus tard, la même jeune femme avait eu le bon goût de choisir le pire moment pour s’isoler aux toilettes (bien qu’isoler ne soit pas exactement le meilleur terme). Il s’agissait d’un trou surélevé en plein centre d’un village, protégé par des murets si ridiculement petits qu’on voyait l’officiante accroupie jusqu’au milieu du ventre. On en rigolait déjà depuis la fenêtre du restaurant quand trois jeeps vinrent se stationner tout contre la tour infernale. De toutes les chances au monde de passer inaperçu, il a fallu que ce groupe-là soit justement celui du Club Aventure ! Les joues d’Isabelle faisaient d’ailleurs un beau spectacle rouge pour les accueillir.

Quant à notre copain de la toute première chronique, l’homme du yeti désabusé, vous vous rappelez ? On le retrouve à Bhaktapur quelques journées plus tôt. Il n’a pas trop changé. Toujours sympathique, intéressant, toujours nul en anglais. Un gamin lui sert de guide vers des peintures à bon marché. Notre homme se rappelle des leçons du marchandage : on coupe de moitié. Le vendeur demande fifteen. Rusé, notre voyageur réplique par une proposition pleine de confiance : twenty-five ! Le garçon tente vainement de lui dire à l’oreille que cette façon de faire est inhabituelle mais notre astucieux personnage ne s’en laisse pas conter. Au bout du compte, dix dollars au-dessus du prix de départ, c’est quand même une aubaine.

Pour finir, ajoutons une dernière petite honte tout à fait ridicule. J’étais en Tanzanie, dans le parc national d’Arusha. L’hôtel était au milieu de la savane. Nous avions grimpé Méru la veille et je profitais d’un matin plus luxueux afin de prendre une bonne douche. J’ai donc fermé la porte avant d’ouvrir les robinets. J’étais à chanter quelques chansons ringardes de Jo Dassin lorsqu’il m’a semblé qu’on m’observait attentivement. Je me suis approché de la fenêtre avec méfiance et appréhension. Je ne m’étais pas trompé. Le museau collé à la vitre, une girafe aux penchants libidineux s’en mettait plein les yeux et me lorgnait avec gourmandise.

Le plus honteux de toutes ces histoires est encore que cette attention soudaine ne m’était pas complètement désagréable.

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Souvenir d’Indochine…

21 August, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

Discrète aubade au plus agréable groupe du temps des fêtes. Noël au Laos. Le pastis de l’amitié devant le Mékong et le crépuscule.

Laos : J’adore le temps des fêtes dans l’ancienne Indochine. On peut préférer les ripailles gargantuesques des festivités québécoises, mais pour mon goût rien ne vaut la quiétude sereine d’un pastis devant le Mékong ni la douceur élégante des repas à l’ombre des villas coloniales. Cette nonchalance-là me plaît. Cette langueur asiatique à peine fardée de la moins lourde ardeur occidentale, c’est-à-dire une baguette chaude pour accompagner l’aube, une véranda aux lierres enlacés pour supporter le soleil ou un café aux chaises profondes pour ajouter à la nostalgie du crépuscule. Tout y est d’une gaieté heureuse et facile.

Néanmoins, il faut aussi de la compagnie. Un pastis n’est bon que s’il se trinque à plusieurs. Un repas n’est grand que s’il nous étouffe davantage de rires que de victuailles. J’ai donc envie de vous parler ici du meilleur groupe du temps des fêtes, je veux dire le plus follement drôle, le plus soudé, le plus désarmant. Imaginez-vous avec nous quelques jours après le nouvel an, au milieu d’un monceau d’îles sur le Mékong. Le voyage s’achève. Une courte terrasse de bois domine le fleuve et des orchidées en pots se balancent au bout des cordes. Le soleil glisse à l’ouest. Un homme doux nous verse alors de l’alcool en redisant pour la millième fois (j’en ai déjà parlé) un thank you very much attendrissant et inutile. Commence alors la plus belle veillée du voyage, la dernière. Nous nous donnons des surnoms et nous en abusons. Musaraigne infernale parle comme un charretier sur acide en relatant la grotte qu’on avait exploré ensemble, Anguille sous roche pouffe joliment sans trop dévoiler ses cartes, son mari Dindon anxieux nous raconte avec une bonne foi savoureuse ses anxiétés de voyage continuelles et hilarantes, notre Coquerelle à tête chercheuse reste tout à la fois peu encline à supporter les insectes et plutôt prompte à remarquer les jeunes hommes et Belette cochonne rit aux éclats du nom vaguement scandaleux qu’on a trouvé pour elle. Quant au guide, il s’appelle désormais Grosse marmotte atypique. Grosse car je ne suis pas le plus frêle, marmotte car les matins sont faits pour dormir (que diable !) et atypique parce que je les emmerdais beaucoup en répétant que ce circuit du temps des fêtes, mieux apte à remplir les gosiers qu’à user les souliers, n’était pas tout à fait une normalité chez Karavaniers. Nous avons ensuite laissé le soleil expirer à l’ouest, le Mékong disparaître, la fraîcheur s’installer que nous étions encore sur la terrasse en bois à rigoler du bon temps indochinois et du bonheur doux-amer d’être très simplement ensemble.

Ce que j’essaie maladroitement d’exprimer sur cette page, c’est qu’un voyage n’est jamais seulement qu’une destination qu’on coche sur une carte du monde. C’est aussi un moment qu’on partage. Il aurait été facile de s’exalter séparément de Luang Prabang, de Vientiane ou de Wat Phu, d’avoir un Laos merveilleux à raconter aux autres et un voyage présenté ensuite depuis la tour étroite d’un seul point de vue. D’ailleurs, il est toujours plus compliqué d’accepter les travers et les excès des autres. Alors quoi ? C’est justement cette rareté-là que je voulais nommer, cet effort, cette tolérance, cet équilibre. Peut-être serez-vous les prochains à partir avec nous au Laos ou ailleurs, à deux, à six ou à douze. Il ne dépend jamais de vous qu’un pays soit beau (il l’est toujours). Mais il en dépend beaucoup pour qu’un voyage le soit et qu’on s’installe ensemble, le dernier soir venu, devant un pastis qu’on oublie de boire tellement on se regrette déjà.

Laos « Lorsque le Mékong est roi »
DÉPART (confirmé!) 22 décembre pour 22 jours / Randonnée-Trek / niveau 2

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Quand (toujours!) Cathares rime avec histoire…

3 April, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

Le véritable chemin des Cathares et les spectres de la Rébenty. Le souvenir d’une forteresse à Castelpoor. Le groupe délicieux des cinq femmes.

Cathares : On ne connaît d’abord de l’épopée cathare que le plus spectaculaire. Quelques châteaux sur des pics, à Quéribus, à Puilaurens, à Montségur, des vestiges dont on ignore encore qu’ils n’ont pourtant qu’un faible lien avec le temps des albigeois , sinon celui d’avoir réutilisé les fondations des forteresses hérétiques au moment d’une autre guerre, cette fois contre l’Espagne, alors que la France érigeait quelque chose d’une ligne pour protéger sa frontière. C’est aussi pourquoi notre randonnée est une longue traversée est-ouest sur les contreforts pyrénéens.

En 2006, le groupe était composé de 5 femmes délicieuses. On s’attend toujours à ce que nos voyageurs sachent crapahuter sur les pierres des chemins. C’est le plus facile. À mon humble avis cependant, le plus beau est encore qu’ils puissent parfois s’enthousiasmer autant des ombres, je veux dire de ce qu’on devine sans trop l’apercevoir, de ce qui reste d’une histoire mille ans après l’histoire, c’est-à-dire une lourdeur, une ambiance, un souvenir. Cette ouverture-là est plus compliquée. Sans elle, on voit des châteaux (pas même vraiment cathares), ce qui est certainement suffisant. Mais pour ma part, j’aime autant ce qu’on ne trouve pas (ou à peine) dans l’obscure vallée de la Rébenty et l’enthousiasme débridé et rare de ces 5 bouts de femmes qui n’étaient pas sans l’avoir remarqué aussi. La France est rarement aussi profonde que dans cette gorge qui protège le pays de Sault, rarement aussi vide. Les villages sont des hameaux sans boulangerie (c’est vous dire un peu l’éloignement !). Et c’est exactement pourquoi il reste ici vraiment quelque chose de l’ancien chemin cathare, non plus un rêve touristique, mais les véritables pierres de l’époque. En fait, entre Castelpoor et Joucou – et déjà, quelle ancienneté occitane dans ces noms ! – on chemine sur des pierres plates et contre un mur moussu qu’avait déjà décrit un ancien voyageur en 987 (viam quæ exit de Joco et vadit apud Castrumpor) ! D’ailleurs, le second village existe toujours, fleuri, coquet, minuscule, et une petite église romane y rappelle encore que ce nom de Joucou n’était pas autre chose que le patronyme local d’un certain Saint-Jacques (même si la toute première abbatiale bénédictine n’est plus aujourd’hui qu’une ruine). Quant au premier, je l’adore. Castelpoor n’existe plus du tout. C’était pourtant un castellum dans la plus pure tradition cathare, discret, carré, sur une excroissance rocheuse depuis laquelle Joucou était visible (et aussi le château d’Able, plus éloigné). Deux hameaux microscopiques sommeillent toujours au pied de la colline. Je connais la dame du second (sa seule habitante d’ailleurs, ce qui en fait assurément le plus petit hameau de France) puisque son grand chien blanc nous tient toujours compagnie sur ce tronçon de route et qu’elle m’avait offert de racheter l’agréable propriété quelques années plus tôt. C’est par son jardin qu’on accède au piton de Castelpoor. Le sommet est étroit. Avec beaucoup d’imagination, on peut deviner quelque chose d’un carré d’où pouvaient naître des murs. Mais c’est tout. Sinon que je ne connais aucun endroit plus voisin, tant au niveau de l’histoire que de l’atmosphère, de la grande déroute cathare. C’est justement ici, invisible presque, qu’elle est la plus visible. Montségur est encore loin. Les promeneurs sont rares. Les villages sont inexistants, sinon ces lieux-dits d’un autre âge, sinon ces hasards d’église. Ce qu’on y voit s’apparente aux fantômes. Et c’est tant mieux parce la plus célèbre légende de la Rébenty raconte justement le passage de spectres blancs glissant lentement dans la nuit avec un bruit de crécelle. Souvenirs figés d’anciens lépreux ? Certainement. Mais moi j’y vois aussi, distinctement, les derniers cathares en fuite sur le chemin de Joucou.

France, Les sentiers Cathares – 15 jours, niv. 1+, départ le 13 septembre

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Les caprices d’un lac

13 July, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Le calme avant la tempête…?
Crédit photo – Pascal Guillaume

Les péripéties débridées d’un lac tibétain pas vraiment comme les autres. La route enneigée. L’interrogatoire des Khampas de Pelku Tso.

Kaïlash : Certains lieux ont cette curieuse habitude de ne rien faire comme les autres – d’avoir une terre de mule si vous me passez l’expression – et d’attirer fatalement les embrouilles de la même manière qu’une chaussette en fin de parcours attire amoureusement les mouches. Je pense ici au grand lac de Pelku, sur le plateau tibétain occidental. Imaginez un endroit d’une redoutable immensité, donc cette eau au bleu cobalt terminée par une langue herbeuse moirée d’ocre, de blanc et de jaune. Ajoutez-y, côté sud, la croissance échevelée de l’Himalaya avec ce qu’il faut d’un mur pour arrêter la grande horizontalité tibétaine. Et bien, c’est là. Dire que la chose est belle me paraît un peu ridicule. C’est inhumain plutôt. Trop grand, trop vaste, trop vide, peut-être trop beau justement. Et puis, le lac est joueur. Les collations tranquilles avec nappe étalée au soleil pour jolies femmes à bibi et garçons à gibus, ce n’est pas vraiment son truc. Pelku Tso aime mieux le vent qui décoiffe, la neige qui tombe, les hommes qui peinent. Et rigoler des groupes qui passent.

À notre seconde visite, il avait joué gros. Le voyage avait été parfait jusqu’alors, chaleur inhabituelle, Kaïlash en pleine forme, paysages démesurés. Il ne restait que lui pour tenter autre chose. Nous avions traversé un pont récent sur la Tsangpo avant de grimper progressivement vers la frontière népalaise. Peu à peu, la neige au sol s’accumulait et les campements nomades paraissaient s’étaler sur de la lumière. Les jeeps et notre camion glissaient férocement. Et puis un vent coulis s’est infiltré dans la vallée à partir du lac. Le coquin nous attendait. La route disparaît aussitôt, le froid se fait désagréable, les roues patinent. Le camion s’enlise. Les jeeps aussi. C’est à qui sortira le dernier pour pousser, pour creuser devant les roues, pour déblayer (à ce jeu, c’est souvent moi qui gagne). La nuit tombe et une voiture de police patauge dans notre direction. Je me dis qu’un peu d’aide ne serait pas de refus. En fait d’aide, la sirène se fait assourdissante tandis que les poulets attendent impatiemment à l’intérieur du bolide, qu’ils menacent du poing nos infortunés chauffeurs et qu’ils passent enfin en ayant obligé ceux-ci à tant se ranger que nos roues partent imiter les tracteurs dans la neige effondrée. Il y a des photos qu’on ne devrait jamais prendre. Par exemple celle de notre expédition à la dérive, le grand camion tout de travers, une jeep enfoncée à 45º sur le bas côté, une autre peinant ridiculement à faire demi-tour et entre tout ça, quelques drôles à jouer les patineurs et se geler les oreilles. Il était trois heures du matin lorsqu’on a retrouvé le pont. Quant au lac, il valait mieux l’oublier puisqu’il fallut encore se payer trois jours de détours pour le contourner sans le voir.

Quelques années plus tôt, Pelku Tso nous l’avait joué différente. Le pont n’existait pas et un bac préhistorique permettait la très lente traversée du Brahmapoutre. Il n’y avait pas de neige et le lacustre individu tirait sa gueule des meilleurs jours. Nous avions posé les tentes le long de sa rive méridionale, entre l’eau cristalline et les sommets vertigineux. C’était parfait. Des khampas campaient aux alentours (c’est-à-dire ces tibétains de l’est aux cheveux noués dans un grand ruban rouge et dont la fumante réputation de détrousseurs de caravanes – tant par les tibétains eux-mêmes que dans les récits des explorateurs – n’est peut-être pas la plus surfaite des inventions). Au moment du souper, nous nous retrouvons tous dans la tente-repas. Le drame survient juste après. Marie dormait dans la tente du fond et son sac avait disparu, c’est-à-dire de l’argent, quelques bricoles et surtout son passeport. Nos sherpas n’en font ni une ni deux. Le cuistot s’arme d’un lourd piolet, quelques-uns prennent les mines patibulaires de circonstance et nous sautons tous dans les véhicules pour une expédition punitive vers les tentes voisines. La technique est plutôt simple. On essaie de faire peur le plus rapidement possible. Nos jeeps rebondissent donc sur les talus avant d’aller frapper du capot les campements ennemis, tandis que nos phares allumés ajoutent l’idée saugrenue d’un interrogatoire en rase campagne digne des plus forts clichés hollywoodiens. Notre cuisinier sautait toujours le premier des voitures et j’ai vu des khampas rapetisser et blêmir à voir fondre sur eux cet alpiniste furibond. Au troisième campement, nous avions même ajouté à notre répertoire l’intelligente invention de policiers pour venir les interroger ensuite (avec tout ce que cela comprenait de prison et d’emmerdes pour l’adversaire). Voilà qu’on devenait carrément délateurs chinois contre les tibétains. Ce n’est pas qu’on s’en vante beaucoup mais la chose est rigolote. Quant au terrible voleur dont nous cherchions les traces en jouant les gros bras, sa mère nous l’amena par l’oreille tandis qu’il sanglotait à faire pitié. Le voyou retrouvé avait dix ans à peine !

Tibet-Népal – Kaïlash, à l’origine du monde
, niv.3+, 32 jours.
Prochain départ – 1er octobre 2007

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