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Les petites hontes du voyageur

5 novembre, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

La litanie des petites hontes aux quatre coins du monde. Le fils indigne africain et la salle de bain tibétaine. Marchandage au Népal et voyeurisme en Tanzanie.

Everest, Tibet, Éthiopie, Tanzanie : Voyager est aussi une espèce d’humiliation continuelle. On croit bien faire, on se force à apprendre les rudiments d’une langue, on chemine le plus discrètement possible, on évite de laisser des traces ou des mauvais souvenirs, et voilà qu’on se ramasse régulièrement des bassines d’eau sur la tête. D’où l’éternelle question : comment éviter les faux pas ? J’en connais qui diraient : en restant assis, ce qui à le mérite d’être exact mais qui revient aussi à annoncer qu’on n’échouera jamais aux examens si on ne s’y présente pas. Ce n’est pas très ambitieux. La véritable réponse est beaucoup plus simple : on ne les évite pas. On s’en amuse.

Par exemple en Éthiopie. La randonnée se terminait par une féroce montée en plein soleil. Mon adorable Marie, la plus délurée des voyageuses, la plus joyeusement hippie et curieuse, celle-là même dont on se rappelle l’épisode du passeport volé au Tibet, cette Marie-là était épuisée. Le groupe était loin devant nous. Arrive alors une délégation de beaux vieillards endimanchés. Ils regardent Marie avant de m’apostropher rageusement. Je vois bien qu’ils ne sont pas trop fiers de moi. J’ai d’ailleurs droit à un véritable sermon dont je ne comprends pas grand-chose, sinon qu’ils pointent ma voyageuse du doigt en me traitant de crétin de première catégorie. Devant mon air béat (qui n’arrange certainement pas ma situation), mes tourmenteurs ajoutent quelques mots en anglais. J’apprends alors qu’il est indécent de faire souffrir ainsi sa mère et qu’il faut être d’un sadisme absolu pour ne pas lui annoncer qu’il existe une route pavée à moins d’un kilomètre de là. J’étais vraiment le pire des bons à rien.

Ailleurs, l’humiliation avait été différente (et heureusement pour moi, moins directement personnelle). La jeune femme s’appelait Isabelle. Je m’en rappelle assez puisque cette Isabelle-là est aujourd’hui mon épouse. C’était son premier grand voyage. Elle était timide et magnifique. C’est donc vous dire sa tête lorsqu’un moine guenilleux du monastère de Rumbok (devant l’Everest) lui soutira d’un seul coup sa tuque pour y cracher à l’intérieur une substance verdâtre et fongueuse, qu’il se la posa sur le crâne et qu’il coiffa en retour une Isabelle complètement dépassée de sa propre abominable loque mangée par la vermine. La méditation studieuse des sages de l’Everest venait de prendre du plomb dans l’aile. Quelques temps plus tard, la même jeune femme avait eu le bon goût de choisir le pire moment pour s’isoler aux toilettes (bien qu’isoler ne soit pas exactement le meilleur terme). Il s’agissait d’un trou surélevé en plein centre d’un village, protégé par des murets si ridiculement petits qu’on voyait l’officiante accroupie jusqu’au milieu du ventre. On en rigolait déjà depuis la fenêtre du restaurant quand trois jeeps vinrent se stationner tout contre la tour infernale. De toutes les chances au monde de passer inaperçu, il a fallu que ce groupe-là soit justement celui du Club Aventure ! Les joues d’Isabelle faisaient d’ailleurs un beau spectacle rouge pour les accueillir.

Quant à notre copain de la toute première chronique, l’homme du yeti désabusé, vous vous rappelez ? On le retrouve à Bhaktapur quelques journées plus tôt. Il n’a pas trop changé. Toujours sympathique, intéressant, toujours nul en anglais. Un gamin lui sert de guide vers des peintures à bon marché. Notre homme se rappelle des leçons du marchandage : on coupe de moitié. Le vendeur demande fifteen. Rusé, notre voyageur réplique par une proposition pleine de confiance : twenty-five ! Le garçon tente vainement de lui dire à l’oreille que cette façon de faire est inhabituelle mais notre astucieux personnage ne s’en laisse pas conter. Au bout du compte, dix dollars au-dessus du prix de départ, c’est quand même une aubaine.

Pour finir, ajoutons une dernière petite honte tout à fait ridicule. J’étais en Tanzanie, dans le parc national d’Arusha. L’hôtel était au milieu de la savane. Nous avions grimpé Méru la veille et je profitais d’un matin plus luxueux afin de prendre une bonne douche. J’ai donc fermé la porte avant d’ouvrir les robinets. J’étais à chanter quelques chansons ringardes de Jo Dassin lorsqu’il m’a semblé qu’on m’observait attentivement. Je me suis approché de la fenêtre avec méfiance et appréhension. Je ne m’étais pas trompé. Le museau collé à la vitre, une girafe aux penchants libidineux s’en mettait plein les yeux et me lorgnait avec gourmandise.

Le plus honteux de toutes ces histoires est encore que cette attention soudaine ne m’était pas complètement désagréable.

Souvenir d’Indochine…

21 août, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

Discrète aubade au plus agréable groupe du temps des fêtes. Noël au Laos. Le pastis de l’amitié devant le Mékong et le crépuscule.

Laos : J’adore le temps des fêtes dans l’ancienne Indochine. On peut préférer les ripailles gargantuesques des festivités québécoises, mais pour mon goût rien ne vaut la quiétude sereine d’un pastis devant le Mékong ni la douceur élégante des repas à l’ombre des villas coloniales. Cette nonchalance-là me plaît. Cette langueur asiatique à peine fardée de la moins lourde ardeur occidentale, c’est-à-dire une baguette chaude pour accompagner l’aube, une véranda aux lierres enlacés pour supporter le soleil ou un café aux chaises profondes pour ajouter à la nostalgie du crépuscule. Tout y est d’une gaieté heureuse et facile.

Néanmoins, il faut aussi de la compagnie. Un pastis n’est bon que s’il se trinque à plusieurs. Un repas n’est grand que s’il nous étouffe davantage de rires que de victuailles. J’ai donc envie de vous parler ici du meilleur groupe du temps des fêtes, je veux dire le plus follement drôle, le plus soudé, le plus désarmant. Imaginez-vous avec nous quelques jours après le nouvel an, au milieu d’un monceau d’îles sur le Mékong. Le voyage s’achève. Une courte terrasse de bois domine le fleuve et des orchidées en pots se balancent au bout des cordes. Le soleil glisse à l’ouest. Un homme doux nous verse alors de l’alcool en redisant pour la millième fois (j’en ai déjà parlé) un thank you very much attendrissant et inutile. Commence alors la plus belle veillée du voyage, la dernière. Nous nous donnons des surnoms et nous en abusons. Musaraigne infernale parle comme un charretier sur acide en relatant la grotte qu’on avait exploré ensemble, Anguille sous roche pouffe joliment sans trop dévoiler ses cartes, son mari Dindon anxieux nous raconte avec une bonne foi savoureuse ses anxiétés de voyage continuelles et hilarantes, notre Coquerelle à tête chercheuse reste tout à la fois peu encline à supporter les insectes et plutôt prompte à remarquer les jeunes hommes et Belette cochonne rit aux éclats du nom vaguement scandaleux qu’on a trouvé pour elle. Quant au guide, il s’appelle désormais Grosse marmotte atypique. Grosse car je ne suis pas le plus frêle, marmotte car les matins sont faits pour dormir (que diable !) et atypique parce que je les emmerdais beaucoup en répétant que ce circuit du temps des fêtes, mieux apte à remplir les gosiers qu’à user les souliers, n’était pas tout à fait une normalité chez Karavaniers. Nous avons ensuite laissé le soleil expirer à l’ouest, le Mékong disparaître, la fraîcheur s’installer que nous étions encore sur la terrasse en bois à rigoler du bon temps indochinois et du bonheur doux-amer d’être très simplement ensemble.

Ce que j’essaie maladroitement d’exprimer sur cette page, c’est qu’un voyage n’est jamais seulement qu’une destination qu’on coche sur une carte du monde. C’est aussi un moment qu’on partage. Il aurait été facile de s’exalter séparément de Luang Prabang, de Vientiane ou de Wat Phu, d’avoir un Laos merveilleux à raconter aux autres et un voyage présenté ensuite depuis la tour étroite d’un seul point de vue. D’ailleurs, il est toujours plus compliqué d’accepter les travers et les excès des autres. Alors quoi ? C’est justement cette rareté-là que je voulais nommer, cet effort, cette tolérance, cet équilibre. Peut-être serez-vous les prochains à partir avec nous au Laos ou ailleurs, à deux, à six ou à douze. Il ne dépend jamais de vous qu’un pays soit beau (il l’est toujours). Mais il en dépend beaucoup pour qu’un voyage le soit et qu’on s’installe ensemble, le dernier soir venu, devant un pastis qu’on oublie de boire tellement on se regrette déjà.

Laos « Lorsque le Mékong est roi »
DÉPART (confirmé!) 22 décembre pour 22 jours / Randonnée-Trek / niveau 2

Quand (toujours!) Cathares rime avec histoire…

3 avril, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

Le véritable chemin des Cathares et les spectres de la Rébenty. Le souvenir d’une forteresse à Castelpoor. Le groupe délicieux des cinq femmes.

Cathares : On ne connaît d’abord de l’épopée cathare que le plus spectaculaire. Quelques châteaux sur des pics, à Quéribus, à Puilaurens, à Montségur, des vestiges dont on ignore encore qu’ils n’ont pourtant qu’un faible lien avec le temps des albigeois , sinon celui d’avoir réutilisé les fondations des forteresses hérétiques au moment d’une autre guerre, cette fois contre l’Espagne, alors que la France érigeait quelque chose d’une ligne pour protéger sa frontière. C’est aussi pourquoi notre randonnée est une longue traversée est-ouest sur les contreforts pyrénéens.

En 2006, le groupe était composé de 5 femmes délicieuses. On s’attend toujours à ce que nos voyageurs sachent crapahuter sur les pierres des chemins. C’est le plus facile. À mon humble avis cependant, le plus beau est encore qu’ils puissent parfois s’enthousiasmer autant des ombres, je veux dire de ce qu’on devine sans trop l’apercevoir, de ce qui reste d’une histoire mille ans après l’histoire, c’est-à-dire une lourdeur, une ambiance, un souvenir. Cette ouverture-là est plus compliquée. Sans elle, on voit des châteaux (pas même vraiment cathares), ce qui est certainement suffisant. Mais pour ma part, j’aime autant ce qu’on ne trouve pas (ou à peine) dans l’obscure vallée de la Rébenty et l’enthousiasme débridé et rare de ces 5 bouts de femmes qui n’étaient pas sans l’avoir remarqué aussi. La France est rarement aussi profonde que dans cette gorge qui protège le pays de Sault, rarement aussi vide. Les villages sont des hameaux sans boulangerie (c’est vous dire un peu l’éloignement !). Et c’est exactement pourquoi il reste ici vraiment quelque chose de l’ancien chemin cathare, non plus un rêve touristique, mais les véritables pierres de l’époque. En fait, entre Castelpoor et Joucou - et déjà, quelle ancienneté occitane dans ces noms ! - on chemine sur des pierres plates et contre un mur moussu qu’avait déjà décrit un ancien voyageur en 987 (viam quæ exit de Joco et vadit apud Castrumpor) ! D’ailleurs, le second village existe toujours, fleuri, coquet, minuscule, et une petite église romane y rappelle encore que ce nom de Joucou n’était pas autre chose que le patronyme local d’un certain Saint-Jacques (même si la toute première abbatiale bénédictine n’est plus aujourd’hui qu’une ruine). Quant au premier, je l’adore. Castelpoor n’existe plus du tout. C’était pourtant un castellum dans la plus pure tradition cathare, discret, carré, sur une excroissance rocheuse depuis laquelle Joucou était visible (et aussi le château d’Able, plus éloigné). Deux hameaux microscopiques sommeillent toujours au pied de la colline. Je connais la dame du second (sa seule habitante d’ailleurs, ce qui en fait assurément le plus petit hameau de France) puisque son grand chien blanc nous tient toujours compagnie sur ce tronçon de route et qu’elle m’avait offert de racheter l’agréable propriété quelques années plus tôt. C’est par son jardin qu’on accède au piton de Castelpoor. Le sommet est étroit. Avec beaucoup d’imagination, on peut deviner quelque chose d’un carré d’où pouvaient naître des murs. Mais c’est tout. Sinon que je ne connais aucun endroit plus voisin, tant au niveau de l’histoire que de l’atmosphère, de la grande déroute cathare. C’est justement ici, invisible presque, qu’elle est la plus visible. Montségur est encore loin. Les promeneurs sont rares. Les villages sont inexistants, sinon ces lieux-dits d’un autre âge, sinon ces hasards d’église. Ce qu’on y voit s’apparente aux fantômes. Et c’est tant mieux parce la plus célèbre légende de la Rébenty raconte justement le passage de spectres blancs glissant lentement dans la nuit avec un bruit de crécelle. Souvenirs figés d’anciens lépreux ? Certainement. Mais moi j’y vois aussi, distinctement, les derniers cathares en fuite sur le chemin de Joucou.

France, Les sentiers Cathares - 15 jours, niv. 1+, départ le 13 septembre

Les caprices d’un lac

13 juillet, 2007 par Pascal Guillaume
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Le calme avant la tempête…?
Crédit photo - Pascal Guillaume

Les péripéties débridées d’un lac tibétain pas vraiment comme les autres. La route enneigée. L’interrogatoire des Khampas de Pelku Tso.

Kaïlash : Certains lieux ont cette curieuse habitude de ne rien faire comme les autres – d’avoir une terre de mule si vous me passez l’expression – et d’attirer fatalement les embrouilles de la même manière qu’une chaussette en fin de parcours attire amoureusement les mouches. Je pense ici au grand lac de Pelku, sur le plateau tibétain occidental. Imaginez un endroit d’une redoutable immensité, donc cette eau au bleu cobalt terminée par une langue herbeuse moirée d’ocre, de blanc et de jaune. Ajoutez-y, côté sud, la croissance échevelée de l’Himalaya avec ce qu’il faut d’un mur pour arrêter la grande horizontalité tibétaine. Et bien, c’est là. Dire que la chose est belle me paraît un peu ridicule. C’est inhumain plutôt. Trop grand, trop vaste, trop vide, peut-être trop beau justement. Et puis, le lac est joueur. Les collations tranquilles avec nappe étalée au soleil pour jolies femmes à bibi et garçons à gibus, ce n’est pas vraiment son truc. Pelku Tso aime mieux le vent qui décoiffe, la neige qui tombe, les hommes qui peinent. Et rigoler des groupes qui passent.

À notre seconde visite, il avait joué gros. Le voyage avait été parfait jusqu’alors, chaleur inhabituelle, Kaïlash en pleine forme, paysages démesurés. Il ne restait que lui pour tenter autre chose. Nous avions traversé un pont récent sur la Tsangpo avant de grimper progressivement vers la frontière népalaise. Peu à peu, la neige au sol s’accumulait et les campements nomades paraissaient s’étaler sur de la lumière. Les jeeps et notre camion glissaient férocement. Et puis un vent coulis s’est infiltré dans la vallée à partir du lac. Le coquin nous attendait. La route disparaît aussitôt, le froid se fait désagréable, les roues patinent. Le camion s’enlise. Les jeeps aussi. C’est à qui sortira le dernier pour pousser, pour creuser devant les roues, pour déblayer (à ce jeu, c’est souvent moi qui gagne). La nuit tombe et une voiture de police patauge dans notre direction. Je me dis qu’un peu d’aide ne serait pas de refus. En fait d’aide, la sirène se fait assourdissante tandis que les poulets attendent impatiemment à l’intérieur du bolide, qu’ils menacent du poing nos infortunés chauffeurs et qu’ils passent enfin en ayant obligé ceux-ci à tant se ranger que nos roues partent imiter les tracteurs dans la neige effondrée. Il y a des photos qu’on ne devrait jamais prendre. Par exemple celle de notre expédition à la dérive, le grand camion tout de travers, une jeep enfoncée à 45º sur le bas côté, une autre peinant ridiculement à faire demi-tour et entre tout ça, quelques drôles à jouer les patineurs et se geler les oreilles. Il était trois heures du matin lorsqu’on a retrouvé le pont. Quant au lac, il valait mieux l’oublier puisqu’il fallut encore se payer trois jours de détours pour le contourner sans le voir.

Quelques années plus tôt, Pelku Tso nous l’avait joué différente. Le pont n’existait pas et un bac préhistorique permettait la très lente traversée du Brahmapoutre. Il n’y avait pas de neige et le lacustre individu tirait sa gueule des meilleurs jours. Nous avions posé les tentes le long de sa rive méridionale, entre l’eau cristalline et les sommets vertigineux. C’était parfait. Des khampas campaient aux alentours (c’est-à-dire ces tibétains de l’est aux cheveux noués dans un grand ruban rouge et dont la fumante réputation de détrousseurs de caravanes – tant par les tibétains eux-mêmes que dans les récits des explorateurs – n’est peut-être pas la plus surfaite des inventions). Au moment du souper, nous nous retrouvons tous dans la tente-repas. Le drame survient juste après. Marie dormait dans la tente du fond et son sac avait disparu, c’est-à-dire de l’argent, quelques bricoles et surtout son passeport. Nos sherpas n’en font ni une ni deux. Le cuistot s’arme d’un lourd piolet, quelques-uns prennent les mines patibulaires de circonstance et nous sautons tous dans les véhicules pour une expédition punitive vers les tentes voisines. La technique est plutôt simple. On essaie de faire peur le plus rapidement possible. Nos jeeps rebondissent donc sur les talus avant d’aller frapper du capot les campements ennemis, tandis que nos phares allumés ajoutent l’idée saugrenue d’un interrogatoire en rase campagne digne des plus forts clichés hollywoodiens. Notre cuisinier sautait toujours le premier des voitures et j’ai vu des khampas rapetisser et blêmir à voir fondre sur eux cet alpiniste furibond. Au troisième campement, nous avions même ajouté à notre répertoire l’intelligente invention de policiers pour venir les interroger ensuite (avec tout ce que cela comprenait de prison et d’emmerdes pour l’adversaire). Voilà qu’on devenait carrément délateurs chinois contre les tibétains. Ce n’est pas qu’on s’en vante beaucoup mais la chose est rigolote. Quant au terrible voleur dont nous cherchions les traces en jouant les gros bras, sa mère nous l’amena par l’oreille tandis qu’il sanglotait à faire pitié. Le voyou retrouvé avait dix ans à peine !

Tibet-Népal - Kaïlash, à l’origine du monde
, niv.3+, 32 jours.
Prochain départ - 1er octobre 2007

Le sourire du Dalaï-lama

19 juin, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Moines bouddhistes du Ladakh
Crédit photo - Pascal Guillaume

Deux fascinantes rencontres sur les terres tibétaines du nord de l’Inde. Lumière entraperçue à Manali. Nomades en foules devant l’eau de Tso Morari.

Ladakh : Le monde est une rencontre. Parfois elle se passe mal et nous avons des guerres. Parfois c’est tout le contraire. Certaines ont la douceur mouillée des tropiques, un peu lente, courtoise et fragile, à la manière de cet homme adorable du sud Laos qui nous reçoit avec empressement depuis plusieurs années mais qui s’applique à répondre inlassablement à chacune de mes phrases par un majestueux thank you very much qui m’oblige aussitôt à ajouter le mien, en conséquence de quoi nous nous remercions beaucoup de ne pas dire grand-chose.

D’autres rencontres ont la virilité des montagnes et font l’effet salutaire d’une forte brassée dans le dos, comme ce moine loqueteux de l’Everest venu gratter ses puces en notre compagnie et pas peu fier de nous offrir le terrifiant fromage pendu à son cou depuis le temps d’Hillary, verdâtre, vaguement nauséabond, en échange de quelques louches d’un délicieux sirop d’érable que plusieurs d’entre nous (et moi le premier) n’étaient pas trop pressés de perdre pour si peu.

Enfin il y a des rencontres quasiment divines. S’il fallait que ce courrier finisse par ressembler à ces fâcheux à cravate venus cogner aux portes à l’heure des repas (vous ne mangez pas, au moins ?), vous auriez des raisons de manquer d’appétit. Rassurez-vous, je ne mange pas de ce pain-là. Donc je m’explique. Le Ladakh (en Inde du nord) est une randonnée reculée où nous traversons des espaces dantesques sur 17 jours de marche. On voit deux lacs, des kiangs, un col plissé, une gorge et deux monastères. Le second est à Kye comme une pyramide. Cette année-là, un visiteur de marque devait s’y rendre quelque temps après nous. Tous les bouddhistes à bonnet jaune marchaient vers ce point isolé, patiemment, le nez dans quelques vieux volumes à l’écriture émiettée ou sur les billes d’un chapelet dont ils comptaient les tours. Nous étions bien les seuls à nous en éloigner. Nous visions Manali. L’endroit est détestable, rendez-vous tout autant d’indiens fortunés venus s’alléger des roupies qu’on va leur voler que de faux voyageurs abonnés aux veloutes abrutissantes du ganga (et donc hébétés six mois sur le dos des montagnes après s’être assoupis six mois sur la plage à Goa). Autant dire que l’aventure était terminée. Or voilà qu’une voiture traverse lentement l’avenue et qu’un sourire comme ce n’est pas permis s’amuse à jeter de la lumière autour de nous (vous voyez le genre). Plus tard, lorsque nous nous raconterons la furtive rencontre, chacun de notre côté, nous aurons tous l’extravagante certitude que le souriant personnage nous avait individuellement dévisagé, l’espace d’un contact, malgré une foule déraisonnable. Nous venions de croiser le Dalaï-lama.

L’année d’avant, nous avions fait encore mieux. C’était au premier monastère. Korzok se trouve à mi-parcours, sur la rive occidentale de Tso Morari. Il s’agit d’un village incongru au milieu d’une région nomadique, né de l’attroupement progressif de fidèles autour d’un temple ancien et campagnard. On fait souvent l’erreur de croire que le Tibet s’autorise une religion unique, une seule allégeance, alors que c’est exactement l’inverse. Qu’il y a des clans, des différences, des différents. Notamment chez les nomades, moins disposés à s’inviter à la dévotion citadine des géloukpa (c’est-à-dire du Dalaï-lama). Pour eux, le bonnet est rouge. Leurs moines ont moins coutume de s’agglutiner en grand nombre, de rester célibataires, voire autrefois de se couper les cheveux. On les appelle les drukpa-kagyupa. Ceux-ci n’en sont pas moins bouddhistes dans la mesure où ils s’organisent aussi sur la lignée d’une fameuse réincarnation dont le personnage actuel, jeune homme d’une trentaine d’année, n’est pas moins adoré que le Dalaï-lama. Il réside pieusement au Sikkim, c’est-à-dire à l’autre bout de l’Inde. Pourtant cette année-là, il s’était installé à Korzok. Les nomades en étaient comme fous. Ils avaient sorti des péraks ouvragées, des habits aux lourdes manches diaprées, des bottes aux semelles d’éteules, des amulettes biscornues. Ils arrivaient par groupes indisciplinés dans la cour du monastère et buvaient comme de l’eau les mots du jeune érudit. L’atmosphère n’était ni lourde ni légère. Elle était différente. Nous nous étions assis à l’arrière et écoutions la dévotion des autres. Au bout d’un moment, la salle s’est presque vidée. Le jeune sage a alors levé les yeux. Il nous a aperçu. Dans un anglais théâtral, il nous a fait venir près de lui. Vous vous rappelez de la lumière de la voiture ? Et bien c’était pareil ! La même facilité, la même douceur, la même compréhension tacite. Disons qu’on s’y attend un peu sur le visage d’un vieil homme que tout le monde connaît. Mais qu’on ne s’y attend guère sur les traits juvéniles d’un jeune inconnu.

Voyage Karavaniers :
Ladakh - Les derniers nomades / Niveau 4 / 28 jours
Prochain départ prévu le 8 septembre.

Festivals népalais et indonésiens

10 mai, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

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Procession funéraire au Sulawesi
Crédit photo - Pascal Guillaume

La délirante histoire de trois festivals déraisonnables. Des hommes écrasés à Bhaktapur. Des morts qui reçoivent depuis leurs cercueils à Sulawesi. Une journée silencieuse à Bali.

Népal, Sulawesi, Bali : Sans prétendre débuter par une affirmation aussi obscure que vaine, toute chose humaine est cyclique (paf !). J’en vois déjà qui se prennent la tête. Rassurez-vous. Je veux simplement dire qu’il a sans doute paru très vite nécessaire aux hommes d’autrefois de poser eux aussi des jalons afin de suivre et de s’accaparer ces cycles obsédants que le monde posait si visiblement devant eux : Les saisons par exemple. Les jours et les nuits. La naissance et la mort. Ces premières fêtes païennes servaient donc surtout à se rassurer puisque cette si visible évidence d’un retour excluait toute finalité. Mais voilà, quelque chose a changé depuis. On se remet de Noël tant bien que mal. On se remet ensuite de Pâques. Mais ce qu’on retient, insidieusement, n’est plus que le passage du temps. J’en vois encore qui se prennent la tête. Moi aussi.

Ce qui m’a donc intéressé en voyage, du moins ces derniers temps, était de retrouver une mesure de cette dépendance ancienne. Je voulais qu’un festival, quelque part, puisse me donner encore ce frisson particulier. Je voulais qu’il soit moins encombré de commerce que de cet étrange désir antique d’être partie prenante d’un cycle. J’ai donc couru quelques fêtes. Et trois régions d’Asie m’ont paru soutenir, en souriant, ma pauvre thèse mal étayée.

Naissance et fécondité au Népal : Chaque printemps, la cité de Bhaktapur s’attelle au lourd travail de garantir la fertilité de son sol. Shiva et Parvati devront s’accoupler une fois de plus. Deux chariots immenses et bringuebalants se font une cour féroce sur la place centrale, tirés par des adolescents exubérants. Lorsque les préambules aux amours divins paraissent suffisamment avancés, on les pousse vers l’alcôve. Les chariots s’engagent alors dans une allée à forte pente avant de déboucher « plein gaz » sur cette place où se consumeront les espoirs de la ville. Les jeunes de Bhaktapur, tout à leurs espoirs à eux, en oublient parfois de ne pas se laisser écraser sous les gigantesques roues et tandis qu’on porte en courant les corps ensanglantés, avec cette seule amertume de constater que les dieux ont toujours soif, la foule n’en poursuit pas moins l’effort d’accouplement. Shiva et Parvati ont quitté les chariots. Le premier est devenu un immense tronc d’arbre, de vingt mètres de long. La seconde un trou béant. Il ne reste qu’à s’assurer que l’un pénètre l’autre. La chose est moins simple qu’on croit. Deux équipes de deux cents hommes se relaient afin de tenter l’incroyable exploit de lever la verge d’un dieu. J’étais là, une nuit, à regarder tout ça lorsqu’une poussée en va-et-vient cassa carrément le tronc en deux. Il tomba dans la foule. J’aperçu à peine les corps enlevés à la hâte et les ambulances pétaradant vers les hôpitaux. Déjà, Shiva avait une verge neuve et sur le sang des hommes qui avaient cru en lui, il se levait encore pour fertiliser Parvati. Longtemps après, en gémissant fortement, le dieu s’unissait enfin à la déesse. Aussitôt, tous les célibataires s’agglutinèrent sur les cordes afin d’escalader le tronc. Le premier, à vingt mètres du sol, triompha. Quelquefois, m’a-t-on raconté plus tard, il arrive que certains tombent. Pas lui. Mais à chevaucher ainsi la verge de Shiva, il obtenait pour sa personne ce qu’avait obtenu la ville. C’est-à-dire une fertilité certaine. Ce détail, toutes les jeunes femmes qui le regardaient avec admiration, n’étaient pas sans le savoir et l’espérer.

Vieillesse et mort chez les Toraja : Dans les montagnes de Sulawesi, alors que les rizières s’effondrent en périlleux escaliers, j’avais été tenté de croire que les hommes avaient su trouver ici une sérénité quasi-nonchalante. Et justement oui. Seulement, c’était pour le plus invraisemblable des évènements : c’est-à-dire la mort. Après tout, n’est-elle pas cette apothéose vers laquelle tout devrait tendre ? On construit donc pour ce défunt qu’on appelle tomate quelque chose de temporaire mais qui n’est pas sans ressembler à une petite cité. Là-dedans se garantit le succès ou l’échec de cette vie terminée grâce au nombre parfois délirant de buffles blancs et de cochons sacrifiés devant l’assistance. Ce qu’il avait montré de générosité en honorant les tomate précédents se répercutera au moment où seront montrés pour lui les animaux condamnés. Il est bon, si possible, de venir de loin pour la cérémonie funéraire. Qu’un étranger ait pu traverser des mers, qu’il ait pu dépenser des sommes ici colossales afin d’assister à cette dernière fête d’un toraja des montagnes, n’est-ce pas toujours la meilleure preuve qu’il avait été assez important pour ne pas mourir obscurément. Nous étions, ce jour-là, les seuls blancs dans le petit village. L’homme avait été musicien. Il avait 28 ans. Sa femme était enceinte. Je ne crois pas avoir réalisé avant d’apercevoir les yeux du père tout ce que représentait notre minuscule présence. Après les sacrifices des animaux, une longue ronde s’est formée autour du grand cercueil. D’autorité, la grand-mère avait pris ma main et celle de ma compagne. Lorsqu’elle voyait qu’on ne levait pas assez les bras, elle les levait pour nous avec une joyeuse férocité. Il fallait, sous peine de se faire rabrouer, suivre les pas de la ronde. J’allais rechigner d’être si bien mené en bourrique. Mais j’ai vu une fierté gigantesque dans les yeux du père. Et ce sourire de la veuve, un instant soulagée d’avoir si bien pleurée. Alors on est resté. Lorsque la grand-mère a bien voulu nous relâcher les mains, ensuite, c’est qu’elle avait remarqué que son fils hésitait trop à terminer la ronde. La vie du jeune musicien, on savait tous qu’elle n’avait pas été vaine, mais il n’était pas facile au père de la laisser s’enfouir. Alors on est parti.

Vide à Bali : L’île enchanteresse organise tous les ans la plus étonnante manifestation insulaire. C’est qu’elle n’a jamais ignoré que le bonheur attire les envieux. Elle le sait d’autant mieux depuis que quelques bombes posées par d’autres ont ajouté sur l’île une lourdeur nouvelle. Ce qui arrive est simple. Les démons sont joueurs. Ils aiment s’abattrent sur les hommes, les chahuter comme du riz qu’on frappe pour faire tomber les grains, faire naître des cendres et du feu. Ils font chaque année leur ronde néfaste au-dessus de la Terre. Lorsqu’ils aperçoivent de la vie, ils s’y jettent sauvagement. Pour être heureux, avait dit quelqu’un qui n’était pourtant pas balinais, vivons cachés. C’est tout à fait ça. Il suffit de savoir à quel moment passent les démons. Et ce jour-là, s’arranger pour que l’île paraisse totalement vide. Ce jour-là, Bali cesse d’exister. Où trouve-t-on ailleurs un aéroport complètement fermé 24 heures dans le seul but de voir voler les démons sans qu’ils s’y posent ? Une nuit où toutes les lampes électriques doivent être éteintes ou cachées ? Une journée où personne n’a le loisir de sortir de chez lui, où aucune musique ne doit tenter l’oreille, aucune voix attirer l’attention ? J’aime assez l’agréable prix de ce festival du silence, de cette démonstration du vide. J’aime qu’il implique autant le paysan dans son village que le touriste dans son hôtel. N’est-on pas tous gagnants ? Une fois de plus, les démons n’auront pas aperçu Bali. Une fois encore, elle est sauvée. Grâce à ce jour de Nyepi, son enchantement véritable continuera de marquer les hommes. Et moi le premier.

Fragments d’errances…

3 avril, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Transhumances

Exemples sereins et drolatiques de nos transhumances karavanières. Bref retour sur les tracas indiens de crazy mister dog. Description désabusée d’un yeti au Népal.

Ladakh, Everest
Il se passe régulièrement des choses étonnantes au cours de nos voyages ensemble. Des trucs rigolos, des hasards, des détours qui deviennent aussitôt le plus beau de l’histoire, des rencontres irréelles ou heureuses, des amitiés – voire des amours – qui prennent fleurs au fond des tentes, tout ce genre de choses. Je me rappelle avoir écrit, après un premier voyage au Ladakh en 1999, l’aventure d’un chien calamiteux qu’on avait surnommé, non sans rire, crazy mister dog, et dont la mauvaise habitude d’aller bouffer les pattes des chèvres nous assurait à chaque fois, vu qu’il n’était pas simple d’expliquer aux bergers en colère que l’assourdissant animal nous avait adopté à notre insu et qu’il était dès lors hors de question de rembourser les pattes - pour ne rien dire des chèvres - perdues, d’ajouter quelques heures à nos marches quotidiennes afin de ne plus être à portée de voix des tibétains outrés. Ce qui, d’ailleurs, portait moins à rire. Quelque temps plus tard, je me rappelle aussi n’avoir rien écrit sur un autre circuit (cette fois dans la région de l’Everest), alors qu’un voyageur adorable mais à l’anglais limité m’accompagnait dans le village de Khunde. On trouve là-bas la bosse déguenillée d’un yak antédiluvien qu’on nous présente crânement (c’est le cas de le dire) comme le sommet de tête hautement ogival d’un yeti chimérique. Une vieille gueuse au fort trousseau de clés pointe à chaque fois ce tas de poil en ânonnant yeti, yeti (ce qui va de soi), tandis qu’elle se place avec habilité devant la boîte prévue pour les donations d’usage. Il est commun de laisser là-dedans 5 ou 10 roupies, moins pour la préservation hasardeuse des yeti (ou des yaks) que pour celle de la vieillarde qui s’en met plein les pattes. Mais voilà que notre souriant voyageur dépose 100 roupies. On le regarde tous, ébahis. La mégère se retient d’y mettre déjà les griffes afin d’éviter qu’une autre goûte à la manne inespérée. Puis on ressort. Alors il raconte qu’elle insistait si fort avec son eighty, eighty qu’il a cru bon d’en donner un peu plus. Et que, d’ailleurs, il faisait bien pitié son vieux chapeau de poil…

Je trouvais donc dommage qu’on les oublie si bien, ces fragments épars de nos anciens voyages. Ou qu’on ne reparle plus, ensuite, de ces moments très forts où partent en fumée, pour une raison ou une autre, les itinéraires les mieux préparés et que l’aventure s’emballe. Par exemple, au retour d’un sommet alors qu’une tempête est si forte qu’il sera impossible de retrouver les tentes. De quoi, au bout du compte, favoriser les contacts. Ou d’une épidémie de yaks, à laquelle je ferai allusion plus tard, mais dont les fièvres sont autrement contagieuses qu’on aurait pu imaginer (d’où le nom d’épidémie heureuse pour la nommer). Ou enfin, comme première transhumance (le mois prochain), d’un mort de 28 ans, sur l’île tropicale de Sulawesi, mais pour lequel notre présence offrait carrément un sens à sa vie.