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« Sur le bout de la langue »

Djamilia (Tchinghiz Aïtmatov)

6 March, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Sur le bout de la langue

Où êtes-vous aujourd’hui, sur quelles routes marchez-vous ? Il y a maintenant beaucoup de chemins nouveaux chez nous dans la steppe, par tout le Kazakhstan jusqu’à l’Altaï et la Sibérie ! Beaucoup de gens audacieux travaillent là-bas. Peut-être, vous aussi, êtes-vous allés dans ces pays ? Tu es partie, ma Djamilia, par la large steppe, sans regarder en arrière. […] Que la steppe se mette à bouger et à jouer de toutes ses couleurs ! Que tu te souviennes de cette nuit d’août ! Va, Djamilia, ne te repens point, tu as trouvé ton difficile bonheur ! Aragon – ce qui n’est quand même pas rien – avait écrit en 1959 qu’il considérait ce court roman comme la plus belle histoire d’amour du monde. On le croit. La vérité c’est qu’il est fascinant de constater que les hommes sont semblables et que les amours sont les mêmes. Le récit glisse pourtant le long d’une steppe sèche aux antipodes de nos habitudes, chez des semi-nomades recrutés par le pouvoir soviétique. On y devine la Mongolie voisine. Et puis l’histoire se fait ample. Elle se couche au milieu des gazons. Parce que l’amour est un repos.

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Court Serpent (Bernard du Boucheron)

14 February, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Sur le bout de la langue

Nous comprîmes que nous étions proches des établissements où Votre Éminence m’avait dépêché. […] Qu’elle imagine toutefois que ces fjords, couverts de neige et encombrés par le gel de la mer, offrent un spectacle de désolation où le vent et le froid ne laissent pousser aucun arbre ; et Votre Éminence comprendra pourquoi je doutais bientôt de la pertinence de son mandat et de la présence de chrétiens dans ces confins désolés. J’en vins à douter de la tradition qui faisait de ces rivages une lointaine et ancienne colonie de notre patrie, et des annales d’Islande qui en témoignent, auxquelles j’avais appris à faire crédit bien qu’elles soient écrites en langue barbare.

Une réussite dans la mesure où l’auteur rend crédible, tant au niveau de l’écriture que des tribulations, le rapport désenchanté d’un abbé du Moyen Age concernant des colonies établies autrefois sur ce qui paraît ressembler au Groenland. On découvre avec lui ce qui s’est conservé dans ce frigo du nord. Au fond d’une telle glaciation, on ne s’étonne pas de la violence du récit, par exemple des bûchers vacillants que l’abbé trouve heureux d’avoir expérimentés pour l’excellente raison qu’ils font mourir à petit feu et donc permettent aux pécheurs réchauffés la fruition d’un repentir avant de succomber. Les hommes d’église de l’Histoire véritable, au moment d’amorcer leur fureur inquisitoire, n’entendaient pas plus à rire que cet abbé romanesque.

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L’usage du monde (Nicolas Bouvier)

10 January, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Sur le bout de la langue

Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer.

S’il fallait définir vraiment la raison des départs et l’essence des voyages, non pas seulement dans ce qu’ils donnent mais aussi dans ce qu’ils sont capables de prendre, donc la notion de risque, d’où la notion de bonheur, c’est vers ce récit-là qu’il faudrait pencher. Tout est d’une lenteur amusée dans cette heureuse dérive entre la Suisse et l’Inde. Bouvier hésite, tombe, recule, apprend, oublie, doute, exulte. On sent qu’il se procure une provision d’espace qui ne le quittera plus, qu’il se fait l’½il brillant, la tête droite, le c½ur sensible. Le reste (notamment Chroniques japonaises) sera forcément nostalgique. On ne remonte jamais d’avoir si bien coulé.

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L’Anneau de la clé (Hella S. Haasse)

1 November, 2007 par Pascal Guillaume
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Je m’achemine ainsi vers ma fin, en harmonie avec l’ordre incompréhensible des choses. […] Depuis la mort de Tjeerd, il y aura bientôt dix-sept ans, je n’ai plus jamais soulevé le couvercle du coffre d’ébène aux ferrures de cuivre dans lequel je conserve ce que je nomme encore aujourd’hui « les Indes ». Il fut un temps où j’eus l’intention de détruire ces lettres, ces documents, ces photos. Ils pourraient maintenant servir à quelque chose.

Dans ce coffre dormaient les souvenirs d’une jeunesse aux Indes orientales, c’est-à-dire en Indonésie. Haasse, elle-même native de cette Batavia néerlandaise (aujourd’hui Jakarta), imagine une dame au couchant de sa vie. Un matin, un journaliste lui demande par écrit des informations sur une amie d’enfance. De quoi fouiller de mémoire ce coffre ancien qu’elle n’ouvre toujours pas. Et d’occuper tout un roman écrit avec la fragilité des lettres de la caisse, faux départs, secrets, déchirements, sénescence, dans la douceur douloureuse et tragique de cette Asie qui a été.

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L’anthropologie n’est pas un sport dangereux (Nigel Barley)

5 October, 2007 par Pascal Guillaume
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Les premiers jours, deux choses les troublèrent par-dessus tout : le silence sinistre dans lequel vivaient les anglais et le papier de toilette. Où étaient les bruits des lecteurs de cassette, les coups de klaxon, les appels des vendeurs de rue, les cris d’enfant ? Ils n’arrivaient pas à dormir la nuit. Pour les Torajas, la marque d’une bonne maison et d’une famille heureuse, c’est l’agitation, les enfants et un flot perpétuel de visiteurs qui rendrait fou un Occidental. Ils finirent par faire hurler de la pop music pour s’endormir.

Quant au papier de toilette, ils n’avaient purement et simplement jamais entendu parler d’une chose plus infecte. Le manque d’hygiène européen les choquait profondément.

- Les Anglaises sont très jolies, me dit Tanduk, mais quand je pense au papier de toilette et à quel point elles sont sales, ça me dégoûte.

Ou les aventures jubilatoires d’un anthropologue à Sulawesi et des Torajas qu’il invite ensuite à Londres. Un livre absolument pas sérieux. L’effet d’une longue blague, heureusement atténuée par l’affection sincère et partagée de Barley pour ses désopilants camarades. On y apprend même, entre les rires, certaines choses des valeurs insulaires. Mais le plus décapant de l’histoire est encore l’idée qu’on peut se faire de nous, vu de l’extérieur, et de nos sacro-saintes idiosyncrasies occidentales.

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L’archéologue (Philippe Beaussant)

6 September, 2007 par Pascal Guillaume
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Je comprends, j’ai compris à ce moment pourquoi, à peine Angkok Vat achevé, le Cambodge s’est précipité dans le bouddhisme. Il n’y avait plus rien d’autre à faire après Angkok Vat, que de fermer les yeux, assis sur les anneaux d’un cobra lové, qui vous protégerait comme Çakiamuni de son cou déployé. Ou bien, comme ils l’ont fait, de construire encore le Bayon, de projeter vers le ciel, encore plus haut qu’Angkok Vat, cinquante-deux fois le regard absent du Boddhisatva, d’élever le monument le plus pacifié et le plus désespéré, qui se nie à mesure qu’il s’offre, l’exaspération absurde de l’architecture pour proclamer le néant de tout, l’affirmation délirante de la puissance de l’homme qui bâtit et qui crie aux quatre horizons que rien ne vaut la peine de lever le petit doigt, ni même d’ouvrir les yeux.

Un roman comme une statue khmère. Court, rond, d’une facilité en trompe l’oeil. Le monologue désespéré d’un archéologue qui se souvient. On y passe rapidement sur ses chantiers en Égypte, à Java, à Bali, à Angkor, au son d’un lamento faussement alangui. Peut-être bien que les pierres n’ont jamais été mortes, qu’elles se souviennent qu’on s’était penché sur elles au moment de les faire naître. Et que le monde est une ruine sur lequel on se penche aussi.

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Une enfance africaine (Stefanie Zweig)

9 August, 2007 par Pascal Guillaume
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- Owuor, tu ne peux pas t’en aller, chuchota-t-elle, la magie est encore là. Tu ne peux pas briser la magie. Tu ne veux pas partir en safari. Ce sont seulement tes pieds qui veulent partir.

Le géant aux bras robustes donna de quoi boire à ses oreilles. C’étaient des sons merveilleusement légers, capables de voler mais ne se laissant pas attraper. [...]

Regina écouta attentivement la mélodie de l’adieu ; elle entendit le chien Rummler haleter, elle entendit les pas d’Owuor faire danser le bois, puis la porte grincer quand il l’ouvrit énergiquement.

Et c’est vrai que la magie n’est jamais morte entre la petite fille juive et le guerrier Massaï. Zweig n’invente rien d’une Afrique où les sentiments sont vastes. Il s’agit de son enfance à elle. Redite avec des mots promeneurs tout droit venus des savanes, alors qu’on part en safari lorsqu’il nous faut dire adieu, qu’on fait boire les oreilles lorsque les sons sont doux et qu’on peut mourir d’une séparation lorsqu’on la laisse trop couler sur nous.

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Chroniques japonaises (Nicolas Bouvier)

5 July, 2007 par Pascal Guillaume
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Chroniques japonaises (Nicolas Bouvier) :

Quant à toi, Eliane, tu ajoutes : Regarde bien Kyoto pour moi, j’en ai l’ennui. Toi ? Toi qui t’y sentis si souvent étrangère, exilée et perdue. Étonnante alchimie du souvenir ! la même qui transforme nos morts en ombres inoffensives et chères. Maintenant que tout ce qui te pesait ici, que la légère odeur de deuil qui flotte parmi tant d’autres est tenue à distance, tu tires du vivier de ta mémoire les images qui te plaisent et tu les enlumines patiemment en levant parfois les yeux sur les prés verts d’Europe. Et c’est ainsi que les livres s’écrivent.

Ou l’autre versant du voyage. Après le chemin où tout change, le séjour où tout se fige. On peut considérer que l’aventure existe mieux dans son récit précédent (L’Usage du monde, dont nous reparlerons), dans cette errance qui ne s’empresse guère de l’amener tout au bout de l’Asie, c’est-à-dire au Japon. Mais ce récit immobile, au bout des routes, est certainement le plus beau. Comme est plus douce, au bout du compte, la nostalgie et la mémoire. Le Japon est un poème qui se conte mieux le c½ur lourd.

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La vallée des rubis (Joseph Kessel)

6 June, 2007 par Pascal Guillaume
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Mais que m’importaient après tout ces pierres, même les plus précieuses, ces cailloux, même les plus rares et de la teinte du sang le plus pur ! Ce qui tout à coup m’étreignait d’une nostalgie invincible, c’était le souvenir, déjà le souvenir, du petit peuple enfermé dans sa vallée close. […]

Je pensais à Daw Pouanyine, l’aïeule qui avait vu le dernier roi birman; à Daw Hla, la grande et paisible marchande qui, autrefois, portait des sacs de riz ; à son fil Maung Khin Maung, au visage ciselé dans l’ivoire ; à Gopal Singh, le géant barbu au rire d’ogre; à U Nyo, le vieux boy de Julius, si digne, si charmant.

On devine bien ce que Kessel voulait écrire et qu’il a réussi. C’est le livre des rencontres. Des chapitres comme autant de jeux de cartes au coin d’une table, comme autant de matins asiatiques. Là-dedans, l’histoire est secondaire. Ce qui compte, ce qu’il rapporte avec une chaleur contagieuse, c’est le récit de ces illuminés du bout des routes, de ces chercheurs de pierres qu’on aime avec lui parce que leur c½ur est bien plus rouge que les rubis qu’ils espèrent.

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L’Africain (J.M.G. Le Clézio)

1 May, 2007 par Pascal Guillaume
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J’ai longtemps rêvé que la mère était noire. Je m’étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d’Afrique, dans ce pays, dans cette ville où je ne connaissais personne, où j’étais devenu un étranger. Puis j’ai découvert, lorsque mon père, à l’âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c’était lui l’Africain.

La recherche du père, donc. Sur fond d’Afrique puisqu’il y était médecin de brousse. Un père distant dont quelque chose s’était déchiré, là-bas, au cours de la seconde guerre mondiale alors que son épouse et ses enfants étaient en France et qu’il tenta, vainement, de traverser tout un désert pour les rejoindre. Le Clézio s’est fait la phrase douce pour raconter son père et l’Afrique d’alors, pleine de nuances, terreuse, aux libertés échevelées. Le récit est court (100 pages à peine). Mais à la manière dont les étincelles sont brèves.

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