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Pas moyen d’être tranquille!

6 March, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Où nous réalisons ensemble qu’il y a des visiteurs qu’il vaut mieux éviter soigneusement de recevoir (c’est-à-dire quelques drôles à Bali et un comique au Népal)

Ah… les visites! Qui n’a pas eu ce voisin aux attentions désespérantes qui vous porte du sucre quand vous n’en voulez pas et paraît éternellement attendre derrière la haie que vous sortiez un peu sur votre terrasse pour lantiponner à loisir sur les potins de votre rue commune? Qui n’a pas quelqu’un dans sa famille, une tante éloignée ou un cousin en manque de ritalin, pour lui faire regretter de n’avoir pas choisi Kuujjuaq ou Bogota pour se cacher déjà et peut-être vivre ensuite? Pour tout vous dire, même à Bali on n’est pas assez loin. Vous savez déjà que je me vante suffisamment d’être ce français d’opérette qui n’a jamais vécu là-bas, que je place le mauvais caractère au niveau des vertus et la mauvaise foi comme une qualité, et bien ce français-là a encore l’hilarante malchance d’avoir comme seul voisin dans ses rizières – c’est-à-dire justement au bout du monde – un gaulois véritable pour qui ces valeurs généreuses sont mieux qu’à lui une profession de foi. Imaginez ma tête lorsque je l’ai vu arriver la première fois. Je crois que j’ai pensé déménager, voire revenir au Québec (ce qui est un comble quand on sait à quel point je m’y suis ennuyé). D’accord, il est gentil, il a bon c½ur, il est généreux. Mais il vient tous les jours. Il s’assoit sur ma terrasse et me raconte ses dernières histoires de filles, me redisant à chaque semaine qu’il est amoureux, qu’elle est encore cette créature aussi belle qu’Andromaque et aussi fine qu’Einstein, tout ça pour qu’à la semaine suivante cette gaupe ne soit plus qu’une tarée insipide puisqu’une autre déesse est sur le point de découvrir dans son lit (et avec lui) les secrets de la relativité générale.
C’est l’homme des tolérances zéro. Nous avons un chat qu’on partage et le pauvre nous arrive affamé, tous les soirs, tant le voisin refuse de lui donner des croquettes qui ne sont pas bio, préférant le gaver de riz naturel et de semoule écolo (ce que le chat n’aime pas trop). Une javanaise avait fait l’erreur d’habiter chez lui, il y a quelque temps, et la pauvrette ne pouvait plus manger ses nouilles habituelles pour la bonne raison que notre voisin s’offusquait qu’elles contiennent du MSG et n’avait plus droit d’écouter la télévision sous prétexte que les programmes indonésiens étaient ridicules (ce qui est vrai, et c’est justement pourquoi on les écoute autant). Inutile d’ajouter que cette savante jeune femme est allée manger plus librement ailleurs. Tout ça pour dire aussi que lorsque vous croyez que je me glousse de vous depuis mes chaleureuses rizières, que je parle de canicules lorsque vous vous gelez la tronche en février, que je bénis le calme et l’insouciance, sachez donc enfin qu’il y a aussi cet épuisant personnage pour venir me péter la bulle et vous faire rigoler d’être si bien servi à l’autre bout du monde.Pourtant, il s’agit encore là d’une visite des plus communément ordinaire. Nous en avons eu quelques autres au cours des années. La plus étonnante est peut-être celle qu’a reçue mon frère lors de son premier passage à Bali, tandis qu’il n’était pas habitué aux caractéristiques de l’île et que mon voisin ne sévissait pas encore trop fort dans le quartier. Il habitait une petite maison à cinq minutes de

la nôtre. Nous lui avions dit qu’il remarquerait les geckos, c’est-à-dire ces lézards gigantesques (30 cm au lieu de 10) dont chaque demeure possède forcément un spécimen. Le premier matin, il s’assoit calmement aux toilettes. Sur le mur devant lui grimpe alors un lézard aux dimensions spectaculaires : environ un mètre et demie. Soucieux de ne pas paraître trop naïf au pays des rizières, il nous en parle ensuite au déjeuner comme si la chose allait de soi. Le coquin terrifié n’avait pas vu un gecko mais un varan, ce qui est bien autre chose. De ces intrus étonnants, nous en avions reçu un autre. C’était au Népal. Mon Isabelle et moi habitions dans une chambre du dernier étage, devant la place royale de Bhaktapur. L’aube était belle et nous paressions encore. Quelqu’un frappa alors à la porte extérieure de la salle de bain, ce qui nous étonna un peu vu que celle-ci ne donnait que sur un balcon étroit sans escalier. Sans nous donner le temps de nous remettre de la surprise, l’individu ouvrit crânement la porte avant de s’amuser joyeusement à foutre le bordel dans nos affaires de toilette. Courageuse comme bien des filles amoureuses, mon Isabelle m’obligea à aller me faire arranger le portrait avant le sien dans la glace de la salle de bain. J’ouvris donc

la porte. Pour y trouver quel offensant visiteur ? Tout simplement le plus prévenant des singes élégiaques qui, pour ne pas offenser sa belle, avait pensé à se munir de notre tube à dentifrice avant d’aller la rejoindre pour leur premier rendez-vous!

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À chaque jour suffit sa peine…

14 February, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Sur le fouillis ritualisé à Bali et ailleurs (ou, ce qui revient au même, sur l’interdiction formelle de faire simple quand on peut faire compliqué)

Sur mon grand bureau noir devant la fenêtre, j’ai placé le livre qu’un ami balinais m’a laissé afin de m’éviter le constant ridicule de faire devant lui bien des choses à l’envers – explication que je venais justement de l’envers du monde ne l’ayant pas tout à fait convaincu – et de m’embrouiller régulièrement les pattes dans les rizières de traditions de son petit lopin d’île. Si vous pensez un instant que notre Québec des règlements bidons est un maître en la matière (et j’affirme qu’il l’est), je crois pouvoir vous dire qu’il n’arrive encore qu’en seconde position.

D’accord, vous n’arrosez plus le gazon qu’en certains jours précis de l’année (par exemple en janvier), on vous menace d’écartèlement si vous ne séparez pas encore vos poubelles en quarante sacs différents qu’il faut d’ailleurs que vous achetiez vous-même, vous ne fumez qu’en cachette et n’avez plus trop le droit de pousser un pet de travers sans qu’un voisin teigneux se plaigne aussitôt du bruit de vos exsufflations. C’est déjà beaucoup. Mais pensez un peu au calvaire balinais des jours propices. Je vous donne des exemples burlesques (mais véridiques) : mon chat me tombe sur les nerfs et je voudrais le mettre en cage quelques heures pour qu’il ne saute plus sur les rayonnages de la bibliothèque. Impossible monsieur, il y a des jours pour ça. Le premier du mois, le 23, le 25 et le 30. Ou alors j’ai un truc à vendre, un vieil ordinateur ou un chandail percé. Impossible encore à moins d’attendre le 3, le 9, le 15 ou le 21. Une tempête de vent arrache une partie de mon toit à la saison des pluies (ça nous est arrivé). Des réparations monsieur ? C’est d’accord. Mais s’il avait fallu refaire le toit au complet avant que les meubles ne flottent du côté des rizières, j’en connais quelques-uns qui n’auraient pas voulu. Impossible monsieur, sinon le 15 et le 21. Et puis la folie des déménagements du premier août au Québec. Et bien ici, c’est pareil. Sauf qu’on ne bouge que le 21 ou le 23. Pour tout vous avouer, je n’ai pas encore osé ouvrir le terrifiant opuscule à la page propice des jeux amoureux, des aventures extraconjugales, ni à celle où il est sans doute catégoriquement interdit de se laisser mourir à certaines heures sans permission (ce qui est tout de même embêtant lorsque ça vous arrive).

Je sais très bien ce que vous allez me dire et je suis d’accord avec vous. Ces traditions à l’emporte pièces sont justement la raison pour laquelle Bali est ce paradis artistique et minutieux. S’il n’y avait pas ces aberrantes journées propices, si tous les nouveau-nés ne recevaient pas cette suite abracadabrante de dates pour les plus justes moments de leur parcours personnel (du premier baiser à l’heure exacte du mariage), si chaque temple n’avait pas sa journée favorable, si chaque balinais n’avaient pas trois cérémonies à offrir à son temple familial avant de passer le flambeau à son fils aîné, s’il n’y avait pas toutes ces kermesses des dieux mineurs, de chance à faire tourner, de blason à faire reluire, de faute à expier, Bali serait un endroit comme un autre avec des gens ordinaires. Ce n’est pas le cas. C’est pourquoi mon copain Ketut vient souvent s’en plaindre sur ma terrasse, écroulé sur le coussin thaïlandais. Il me dit que c’est compliqué (c’est le moins qu’on puisse dire !). Il murmure qu’il envie presque ma phénoménale incapacité à voir les jours autrement que l’un après l’autre. Pour rigoler, il me rappelle même mes propres ennuis lors de la cérémonie d’ouverture de la maison (c’est-à-dire ce moment où il faut demander poliment à la déesse du riz d’emprunter sa rizière pour une vingtaine d’années et lui promettre sagement de la lui remettre ensuite). On s’était alors battu quelques semaines avec le prêtre au sujet des poulets à sacrifier, sachant qu’il en fallait un nombre impair pour la maison, le puits et l’autel. Le tracas, là comme ailleurs, est encore de jongler entre une tradition dans laquelle le respect de la terre et des autres mérite qu’on s’y arrête et l’intérêt souvent mercantile des quelques-uns qui s’en servent pour multiplier leurs profits à partir de salamalecs cérémonieuses. Le prêtre voulait régler d’un coup (et sur mon dos) le problème de la grippe aviaire en Indonésie. Ketut croyait au contraire qu’un seul poulet était bien suffisant pour une divinité rizicole qui ne mourait pas vraiment de faim à Bali. Disons simplement qu’on a perdu, depuis, le joli privilège d’être bénis par cet Attila des poulaillers.

Pourtant, c’est également Ketut qui me rappelle en fronçant les sourcils les exemples éloquents et superstitieux de ceux qui n’ont plus garni leurs temples de fleurs et d’offrandes et les conséquences habituelles de ces abandons, soient perte d’argent, riz gâché ou naissance féminine. C’est aussi lui qui laissa, par un de ces hasards qui font si bien les choses, l’affolant opuscule du bout de ma table.

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À un doigt près…

10 January, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Où l’on s’instruit du code de la route dans une bagnole bringuebalante et caractérielle (et ce qu’il advint d’ubuesques mécanos chinois lorsqu’ils mirent le doigt sur le problème)

Notre véhicule était une espèce de jeep démodée, rouillée et militaire, photogénique dans la mesure où nous avions l’air de rouler en 1940 et qu’elle nous donnait cette allure d’explorateurs à la dérive prêts à tous les exploits afin de ne pas finir essorillés par des voleurs de grands chemins aux débordements intempestifs. C’est du moins ce qu’on se racontait tous les soirs lorsqu’on était en panne. La vérité était moins romanesque. Nous conduisions cette bourrique malodorante pour quelques raisons faciles, déjà parce qu’elle était discrète sur les pistes malgré le bruit pétaradant d’un moteur à l’agonie et n’attirait pas l’attention chinoise sur deux étrangers dont les permis n’étaient pas exactement en règle (c’est le moins qu’on puisse dire), ensuite parce qu’elle n’avait aucune composante électronique, ce qui n’était pas sans nous rassurer au moment des réparations qui se multipliaient puisqu’on pouvait facilement trouver les pièces de rechange, et enfin, pour la banale explication que les pires voitures sont encore les moins chères à obtenir. Nous avions même donné un nom à l’odieuse haridelle. Nous l’avions surnommée cocotte. Et cette cocotte-là n’entendait pas à rire. Chaque colline de plus de deux minutes lui mettait si bien le moteur en rogne qu’une fumée sombre lui sortait des naseaux, au point qu’il fallait attendre calmement que son humeur refroidisse ou alors ouvrir carrément le capot, sortir la tête par la fenêtre, et poursuivre la montée sans trop y voir grand-chose. Chaque matin, c’était une galère épouvantable pour la faire démarrer. Il faisait froid et l’eau du radiateur gelait profondément. J’en vois qui s’étonnent. Et l’antigel que diable ? C’est tout le problème. Une sympathique tradition orientale suppose qu’il est nocif (voire périlleux) d’utiliser de l’antigel. Donc on n’en trouve jamais. La solution est du reste assez simple. Avant d’aller déjeuner dans un boui-boui quelconque, le chauffeur allume un petit feu sous son véhicule. Lorsqu’il revient, l’auto est chaude – ou brûlée. Le meilleur truc est encore de stationner son engin assez loin du restaurant.

Quelque temps après ces péripéties liminaires, nous avions obliqué vers le désert du Qaidam à la recherche des laissés-pour-compte des armées de Gengis Khan. La piste ondulait entre des dunes de sable. C’est moi qui conduisais et cocotte se tenait tranquille. Tout allait presque bien. J’ai donc accéléré, ce qui était ridicule puisque l’accélérateur se bloqua forcément. Nous sautions désormais d’une ornière à l’autre comme un aéroplane en mal de décollage. J’ai visé la première dune à gauche et vlan dans le banc de sable. Pour la seule fois de ma vie, j’étais vraiment au fond d’un désert ! Et j’en avais plein les dents.

Le plus étrange est pourtant ce qui va suivre. On s’est d’abord extirpé de la dune et on est reparti. Le paysage s’allongeait en montagnes sèches sur lesquelles venaient buter des pistes de léopards des neiges et de chameaux de Bactriane. C’était un monde mangé de soleil et de sable. Puis brusquement, le moteur s’est échauffé (sans le moindre soupçon de colline en vue). Je regarde l’hélice du radiateur. Elle touche à
la tôle. Je pense à un effet de l’accident. Sauf qu’il ne s’agit pas de tôle ondulée sur un moteur intact mais d’une tôle intacte sur un bloc moteur complètement dévissé qui ne tient plus que par l’hélice. On arrête donc dans un village minuscule où le sable s’accumule jusque sous les fenêtres. Deux hommes viennent regarder le désastre. Le premier plonge immédiatement une main dans le moteur tandis que le second (allez savoir pourquoi ?) s’amuse avec le démarreur. Évidemment, la courroie du moteur s’emballe et l’un des doigts du mécano est tranché net. On tire certainement une drôle de tête puisque nos deux énergumènes nous regardent en rigolant. Je ramasse tout de même l’index du premier hurluberlu et lui redonne. Celui-ci n’en paraît pas autrement contrarié. Il regarde le doigt qui manque avant de partir vers la clinique du village tandis que l’autre continue sa découverte éberluée du système d’allumage. Notre blessé nous revient dix minutes plus tard avec neuf doigts et un bout de tissu sanguinolent. Il remonte aussitôt sur le capot. L’autre n’a pas bougé et gratouille toujours le tableau de bord. Quant à nous, on se dit qu’on aimerait bien repartir un jour de ce village de fou mais qu’au rythme où vont les choses la voiture sera irréparable dans quatre-vingt-dix minutes, par manque de doigts.

Mon ami retire donc prestement la clé de contact. Dans l’histoire, c’est plutôt notre fuite qu’on protégeait.

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Fort de café!

1 November, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Comment voyager en Éthiopie (ou les extravagantes aventures d’un chroniqueur en vacances et de ce qu’il ose en raconter ensuite)

Et si j’avais l’audace d’affirmer solennellement dans cette fâcheuse chronique que tous les pays sont fous. C’est dingue non ? J’en vois déjà qui rechignent, qui s’apprêtent à dénoncer cet impoli qui ne comprend rien au droit inaliénable des pays à disposer d’eux-mêmes (et à faire rire les autres). Comme s’il n’était pas suffisamment hilarant d’être incapable de mettre le nez dehors, à Ville-Émard par exemple (je parle en connaissance de cause), sans qu’un voisin de balcon s’invite aussitôt dans une discussion qu’il est bien le seul à vouloir commencer. Comme s’il était sérieux d’écouter le grand concert des lignes ouvertes, de ceux qui proposent inlassablement d’obtenir Crosby, Lecavalier et Brodeur pour quatre bâtons pourris qu’ils auraient au garage à ceux qui nous racontent continuellement leurs problèmes de testicules pour qu’un animateur au caractère plus exécrable que le mien leur coupe tout à la fois la parole et le reste d’honneur qu’ils gardaient aux culottes. Orgueil national, je veux bien. Mais rigolade aussi. D’où ce petit essai des scènes de la vie quotidienne. Aujourd’hui elles seront éthiopiennes.

Vous y débarquez donc, tout frais d’un vol d’une quinzaine d’heures. Le pays est magnifique, un long plateau vert qui s’assèche peu à peu vers le nord. On vous dit que l’autobus vers Gondar est à 3 heures. C’est une bonne nouvelle. Pas tout à fait puisque vous le ratez pour la curieuse raison que ce 3 heures est en réalité 9 heures du matin du fait que les abyssins ont cette fascinante habitude de compter les heures par douze, de l’aube jusqu’à la nuit, et qu’un réveil à 6 heures du matin ressemble ici à la quête d’un zéro horloger (genre minuit avec du retard). Qu’importe, nous prendrons le prochain autocar. Notez aussi qu’il peut faire excessivement chaud sur le plateau, surtout vers Bahar Dar. Vous ouvrez donc la vitre du prochain autobus. Ce n’est pas vraiment une bonne idée. Les passagers vous parlent de vent qui s’infiltre, de maladie qu’on attrape, du danger manifeste et sournois de recevoir sur la tronche le plus insignifiant courant d’air. C’est justement à ce moment que vous remarquez que tout le monde sue à grosses gouttes, que l’étuve est surtout intérieure et qu’il se mêle peu à peu quelque chose d’une odeur tandis que certaines femmes aux estomacs fragiles n’ont assurément pas l’idée fantaisiste d’ouvrir une fenêtre pour s’épancher à l’extérieur. Heureusement que les arrêts sont fréquents. Par exemple, je sais déjà que vous allez connaître tous les amis du chauffeur, qu’il vous invitera à déguster du qat avec son copain Salomon, qu’il fera sa sieste digestive de l’après-midi, qu’il s’amusera d’un long détour pour saluer une fille qu’il drague de fois en fois, qu’il portera le courrier des autres moyennant quelques sous. La destination finale lui paraît quelque chose d’assez secondaire. C’est une opinion comme une autre. Mais au bout de trois jours, vous aurez la surprise d’apercevoir les vieux palais de pierre de l’époque gondérine. Vous titubez alors jusqu’à l’hôtel. Incapable de vous remettre immédiatement des cahots du chemin, vous cherchez distraction au cinéma local. Celui-ci se trouve dans un vieux bâtiment italien Art Déco, usé comme la salle de fête d’une école secondaire. Pour quelques sous, vous avez droit aux places de choix, c’est-à-dire au-dessus des autres sur une balustrade branlante à côté du moteur des projecteurs. Quant au film, je vous donne un exemple vécu. Killing machine que ça s’appelait. Une histoire de camionneurs des années 80 et de la destruction (ô combien intéressante) d’un chargement de tomates, ce qui engendrera (on s’en doute bien) toute une série de meurtres à la dynamite, le tout sous le contrôle d’un acteur incroyablement mauvais et moustachu qui appartenait autrefois (c’était pratique) à une certaine organisation dont nous ne saurons rien sinon qu’elle faisait de lui, malgré son emploi actuel qui n’avait rien à voir, une pathétique machine à tuer. Évidemment, c’était un drame.

Reste le plaisir de s’asseoir de l’autre côté de la rue après la projection. Même décor Art Déco, même paille déposée sur le sol. À l’intérieur, des vieillards aux traits fins discutent sagement de l’acteur aux moustaches. Vous commandez un café. On vous l’apporte en expresso, noir comme de l’huile, délicieux. Et soudainement, tout est clair. L’énergie débordante des abyssins, les détours du chauffeur, la folie du film, la frayeur des fenêtres, les heures aléatoires. La raison est devant vous. Le café est trop fort.

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Comment dit-on chocolatine en français?

5 October, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Où il sera question du fâcheux épisode des chocolatines parisiennes et des dangers méconnus à se parler avec du pain dans la bouche

Je vous avais prévenu que j’étais d’origine française. Le hic c’est qu’il n’y a qu’en France que je ne le suis plus. Vous me direz que mon accent traîne quelque part du côté des Açores, ni vraiment franchouillard ni cousin d’Amérique. C’est vrai. Ce n’est pas une raison pour qu’on me prenne à chaque fois pour un portugais.

J’étais donc à la gare Montparnasse, c’est-à-dire dans ce Paris du coin des éditeurs, un peu snob, au début de septembre. Je devais partir vers Bordeaux (et le pays cathare) à moins d’une heure de là. Je repère alors une boulangerie alléchante et comme il faut une force de caractère que je n’ai jamais eu pour ne pas préférer le pain aux salades, je m’approche. L’homme du comptoir a ce genre dégourdi des parisiens et la complicité agréable du balai à chiotte. Il attend l’éventuel client de pied ferme, l’½il déjà noir de colère contenue pour l’imbécile venu lui demander, par exemple, de quel côté sont les trains de banlieue (je n’invente rien, l’hébété personnage était devant moi), à quoi il répond qu’il n’est pas là pour ça, qu’il y en a qui attendent monsieur (c’est-à-dire moi), qu’il aille se perdre ailleurs que devant ses pains chauds. Vient alors dangereusement mon tour. Je demande une chocolatine. Le bougre me regarde en ahuri, la lippe lourde, et apostrophe en passant une dame en retard. Qu’est-ce qui dit qu’il lui dit. La pauvre accéléra le rythme et ne rata pas son train. J’ai toujours adoré cette habitude de faire comme si je n’étais pas là, comme si je parlais métèque ou zoulou (voire portugais), comme si le nez ne me dépassait pas du comptoir (je mesure 6 pieds 2). Je répète donc chocolatine. Il me répond qu’il n’est pas sourd. Je pointe alors la chose et l’abruti s’exclame que c’est un pain au chocolat. On est bien d’accord. Mais à Bordeaux (d’où vient la famille de ma mère), on dit tout de même chocolatine. Et le butor d’ajouter qu’on n’est pas en province, p’tit gars (6 pieds 2, je vous rappelle). Peut-être bien, non. Mais que son comptoir perche à la gare Montparnasse (n’est-ce pas ?) où vingt trains bien remplis de péquenots de province aboutissent justement tous les jours devant ses petits pains chauds. Et que la farine c’est dans les pains qu’on la dépose et pas dans les oreilles. Et tout ce genre de galanteries. Quant à moi, j’ai mangé un croissant. Au supermarché.

C’est bien la peine de parler la même langue pour si peu se comprendre. De notre côté de l’Atlantique, certains n’en ont pas moins le cerveau enfariné. J’avais écumé les laboratoires avant les grands espaces. J’étudiais à McGill la fascinante hypothèse que l’alcool puisse faire baisser la tension artérielle (et accessoirement rendre acceptable les performances en montagne russe d’une certaine Sainte Flanelle). Dans l’autobus, j’en parlais à un ami. C’est alors qu’un crétin comme je les aime assez, pas même boulanger, grimaça que j’étais un maudit français. Je le remerciai chaleureusement en le traitant de québécois pour lui montrer qu’au niveau de l’insulte c’était un peu dire je t’aime en croyant dire ta gueule. Je l’incitais même à se forcer un peu en lui glissant sur la tronche quelques plaisanteries plus indigestes. S’il y a un plaisir à venir quelquefois du vieux pays des boulangers, c’est qu’on a l’insulte leste et la méchanceté rapide. Question d’habitude (c’est-à-dire de pains avalés de travers). Notre aspirant pugiliste aperçut alors le nom de l’université sur mon cartable et changeant vraisemblablement de registre me glorifia d’un très humoristique criss d’anglais. Dans l’insulte, il avait de l’avenir. Et moi je perdais aux points.

Depuis, la tête me tourne et je suis apatride. Je voyage. J’habite même à Bali. Mais pour éviter tout problème, on se parle en anglais.

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Ces pannes qui mènent au corps à corps…

6 September, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Ce qu’il advint de celui qu’on présumait dégourdi lors d’un séjour aux Pamir (d’où la preuve accablante qu’une certaine compagnie préfère les guides incompétents)

Vous avez été plusieurs à affirmer qu’on ne s’improvisait pas guide. Qu’il fallait posséder quelque chose d’un sens inné de l’organisation, lire les étoiles, se diriger au soleil, pister le léopard des neiges ou l’ours polaire, se rire du tracas habituel d’avoir des bagages à Calcutta tandis qu’on randonne au Ladakh ou naître avec cette capacité quasi-pathologique de ne jamais pouvoir se perdre. D’où l’embarras d’y répondre sans trop vous péter la bulle. Car ça n’a rien à voir. Par exemple, certains m’affublent de vertus pérégrines et d’un talent de voyageur. C’est-à-dire moi dont l’exploit le plus fort a encore été de ne jamais trouver le boulevard Grande Allée, à Québec, et d’aller supposer ensuite avec l’honteuse mauvaise foi qui me caractérise que cette avenue introuvable était sans doute sur l’autre rive, à Lévis. Ou le même rigolo, quelques années plus tôt, lorsqu’il organisa avec un ami la plus calamiteuse expédition de l’histoire des Pamir. Il paraît qu’un chameau en rigole encore.

Jamais excursion ne fut plus brièvement réfléchie. Sans doute qu’il est heureux, dans une telle affaire, de ne rien savoir de la destination et de l’angoissante immensité du but choisi. Nous partions là-dedans sans réfléchir vraiment, avec quatre melons sous les bras, sans aucune carte, en nous disant que nous saurions choisir le bon moment pour arrêter l’autobus en chemin vers le Pakistan et sauter tout à fait dans cet inconnu qui nous tentait. Nous nous trompions déjà puisque c’est une panne qui décida pour nous. Un pont pittoresque traversait une grande gorge justement à cet endroit et un homme aux rides plus marquées que le ravin eut le bon goût d’y passer pour nous y inviter, tirant avec lui deux magnifiques chameaux de Bactriane, très hauts sur leurs pattes, avec de longues bourrures de poils sous le cou et visiblement dégouttés de nous apercevoir. Nous avons donc repris nos sacs et nos melons avant de traverser le pont. Nous avions visé la montagne la plus éloignée et nous étions partis. Le premier soir, Nicolas était perplexe.

- C’est beaucoup moins peuplé que je pensais, me dit-il, en réalisant subitement qu’on n’avait vu personne sur huit heures de marche.
- Que veux-tu dire ?
- Simplement que je n’ai pas de sac de couchage.

Sa remarque était tellement désabusée qu’après la première surprise, nous nous étions écroulés de rire. Nous avons donc dormi à deux dans mon vieux sac usé, plus collés qu’un couple après l’ultime étreinte, derrière le mur ravagé d’une ancienne chaumière abandonnée. Le lendemain, nous avons constaté que nous étions suivi. C’était un chameau sauvage. Pendant trois jours, au fur et à mesure qu’on avançait sans jamais apercevoir autre chose que des ruines de plus en plus figées, ce fameux chameau faisait à l’arrière de notre petite colonne l’effet apaisant d’une caravane en déplacement. Sans doute qu’il s’était échappé d’un groupe domestiqué et que sans vouloir revenir à sa servilité précédente, il regrettait quelque chose de la régularité du mouvement et de la sécurité d’être à côté des hommes. Il disparaissait avec le soleil pour revenir avec lui. Nous le retrouvions alors devant nous, toujours immobile, cherchant sans doute à indiquer à ces voyageurs décidément les plus désorganisés des Pamir un peu du chemin à suivre.

Nous avons compris, au bout de trois jours, qu’il faisait exactement le contraire. Ce soir-là, la même terrible gorge qu’au début bloquait tout espoir d’aller plus loin. Ce pont par lequel nous avions entamé la randonnée certainement la plus inutile jamais entreprise avait en effet pour rôle de traverser la rivière tumultueuse afin d’accéder à la région de Mustagh Ata, mais cependant dans l’autre sens ! Devant l’évidence, nous nous sommes assis face à tout cela, devant le désert, la gorge et la montagne, afin de dévorer avec appétit le dernier de nos melons. Revenir avec lui, au cas où l’autobus aurait encore traîné sur le bord du chemin, ne nous paraissait pas du plus brillant effet. Quant au chameau, il avait disparu. Nous n’étions visiblement pas un exemple à suivre. Il préféra sans doute devenir sauvage tout à fait. Grand bien lui fasse !

Plus tard, nous nous sommes remis à marcher. Nous avancions doucement. Puis nous avons retraversé le pont, cette fois dans le bon sens. Sans doute qu’un chameau désormais sans bride riait à s’en décoller les fourrures dans notre dos. Nous n’avons pas vérifié. Cependant, l’autobus aussi n’était plus là. Nous nous sommes écroulés deux jours sur nos sacs avant de convaincre les occupants d’un car japonais qu’il fallait bien porter secours à ces éclopés souriants et démonstratifs, sales aussi, sans dire tout à fait qu’il existait des ponts où on devrait poser des sens interdit. En rechignant, le guide exigea aussitôt qu’on raconte aux vieillards magnifiques qu’il promenait tout de même sur le plus haut chemin du monde, et dont l’énergie dépassait certainement la nôtre, les détails de notre expédition. J’étais embêté. On ne raconte pas si facilement l’histoire d’un chameau qui rigole en vous pointant des pattes. J’étais tout décidé à ne rien dire de vrai. À dire vrai, nous nous trompions encore puisque une panne – décidément ! – coupa court à mes tergiversations. Une épaisse fumée vint depuis l’arrière de la cabine salir tout le monde. Du coup, nous étions les plus propres. Nous nous sommes écroulés tous les quinze sur le bord de la route avant de convaincre deux jours plus tard cet autobus qui revenait du Pakistan, c’est-à-dire un chauffeur qui nous reconnût aussitôt en rigolant très fort, qu’il fallait évidemment porter secours à ces quinze éclopés tout sourires et courbettes. Nous étions là-dedans mieux que des sardines en sauce. Avec Nicolas, sans trop le dire à nos camarades qui s’enthousiasmaient de chaque mésaventure jusqu’à les croire organisées d’avance, nous imaginions plutôt notre piteux retour à Kashgar. Malheureusement, la troisième panne vint tout gâcher. Cette fois nous étions soixante à nous écrouler sur le bord du chemin. Ceux qui passaient se gardaient bien de ralentir en nous apercevant. La poussière qu’ils levaient toujours en accélérant achevait de nous certifier du même effort, c’est-à-dire de la même crasse. Cette fois, il fallait bien réparer l’autobus. Le chauffeur et son assistant se mirent sous le long véhicule et disparurent trois jours. Nous passions les nuits recroquevillés entre les sièges et les ballots. Après quelques heures, puisqu’il faisait très froid, nous n’hésitions plus à démontrer notre savoir-faire en choisissant sciemment de ne dormir que dans un seul sac de couchage. Le second matin, nous avons eu la surprise de constater qu’ils étaient plusieurs à avoir fait comme nous. Je crois qu’il aurait été désagréable de leur apprendre ensuite que de notre côté du moins, nous n’avions pas le choix. Alors on s’est tu.

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Histoire de vodka…

9 August, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Où l’on apprend la lutte mongole pour combattre les insomnies dans un hôtel de passe (joli programme !)

Certains se rappelleront peut-être de mes anciens tracas mongols et de cette impitoyable péronnelle du bureau des douanes dont j’avais relaté les plaisirs sardoniques, à savoir une propension particulière à laisser mijoter les quelques-uns venus maladroitement lui rappeler qu’elle n’était pas tenue de lire exclusivement les articles pointus du Grand Potin des Steppes ni à s’évertuer ensuite à refuser avec une mauvaise foi qui mettait la mienne au rang de peccadilles le bénéfice de croire qu’il était possible d’écrire le chiffre 7 sur un visa avec ou sans tiret horizontal (ce que l’ambassade mongole de Washington lui répétait pourtant sans trop comprendre l’hourvari) et qu’on pouvait, dès lors, s’inquiéter d’un séjour fortement raccourci selon que cette ligne oubliée indiquât 75 ou 15 jours ! Tout ça pour dire qu’à l’époque, j’en avais soupé d’Ulaan Baator et de ces longs corridors d’officines. Et que j’ai mieux aimé, par la suite, courir la campagne. Dans l’histoire, j’en oubliais pourtant que j’avais d’abord voulu raconter certains petits plaisirs mongols.

Par exemple que les habitants des steppes sont les plus gentiment bourrus du monde et les moins sensibles aux vertus du végétarisme. Cet apprentissage surréaliste, j’allais en faire les frais deux jours de suite. En commençant par l’hôtel de la capitale. Il s’agissait d’un bloc mollement communiste, assez loin du centre, à côté d’une palestre de grande dimension. Au moment d’y poser mon sac, une compétition de faible envergure n’attirait pas grand monde sinon les athlètes eux-mêmes, d’ailleurs tous logé à la même enseigne que moi, c’est-à-dire au dernier étage, à la différence toutefois qu’ils se servaient aussi du corridor afin d’improviser quelques pas de deux lourdement réussis en prévision des combats du lendemain. La première nuit, je ne dormais pas très fort tant nos hommes se gavaient de vodka et s’échangeaient depuis le corridor d’assez résonnantes claques, mais j’étais pourtant sur le point de m’assoupir, vaincu tout autant par le décalage horaire, les imprécations tarifées de la Gengis Khan douanière et l’alcool vitriolé de nos lutteurs de fond (j’avais eu droit à quelques pintes en grimpant l’escalier) quand je découvris soudainement que ma porte ne fermait pas bien et que les derniers exaltés du couloir venaient de frapper un grand coup en se trompant de chambre. Ils s’excusèrent timidement mais pas avant de m’avoir convaincu d’essayer quelque chose d’un trou mongol pour me rincer la bouche. Le moins embrouillé des deux voulut même que je l’accompagne ensuite au bar du coin de la rue, un établissement vaguement far-west devant lequel attendaient des filles aux bottes hautes et aux chapeaux de plastique, ajoutant fièrement qu’il y aurait là-dedans une vingtaine de joyeux drilles dans son genre pour regarder béatement sur les tables glisser tout un troupeau de bottes et de chapeaux (pour ne rien dire du reste). La suite n’est pas très claire. Je crois cependant me rappeler que je ne pouvais plus me lever.

Le lendemain, je prenais l’avion pour l’ouest du pays. J’étais vert. De cette couleur de salade qu’avait regardé dans son assiette, en se méfiant très fort, le gamin du siège voisin. Ce n’est pas dire beaucoup que d’affirmer que les mongols sont carnivores. Dans la platée qu’on nous servait, il y avait plusieurs saucisses, de beaux morceaux de gras et du gigot rôti. Le gamin s’était pesamment jeté sur les viandes, ce qui n’arrangeait pas vraiment mon teint olivâtre. Sa mère le regardait avec fierté et m’observait avec inquiétude. Puis l’enfant lorgna du côté d’un morceau de laitue qui traînait aussi sur le bord de l’assiette. Je reprenais des couleurs. Sa mère l’arrêta aussitôt : Kubilay, dit-elle, tu vas être malade. Puis elle me pointa du doigt : Regarde l’étranger. Elle avait remarqué que je verdissais dangereusement. Et qu’il ne manquait, dans mon assiette, que cette douteuse nourriture de cheval. Qu’une feuille de chou.

Mongolie – Errance en Altaï et Gobi, niv.3, 28 jours, départ le 28 juin 2008

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Des livres et des maux…

5 July, 2007 par Pascal Guillaume
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Sur la relativité de la reconnaissance artistique à travers le monde (et accessoirement sur les affres désolants d’une certaine chronique jetée aux orties – ou plutôt aux rizières)

C’est drôle, tout de même, les réputations. La mienne déjà, par exemple. Je n’aurai certainement pas l’audace d’annoncer ici qu’elle a des mérites exceptionnels – sinon peut-être celui de l’éloignement puisqu’on profite toujours des légendes que les autres veulent bien donner de nous (c’est très pratique) – mais je m’étais imaginé autre chose que l’inquiétant écho de rizières venu l’autre matin me tarabuster les oreilles.

Certains balinais ont pris l’habitude d’utiliser notre petite maison au cours des visites faussement impromptues qu’ils organisent au profit – on aura d’ailleurs compris qu’il n’en est rien – de ces touristes néophytes peu enclins encore à se mouiller tout à fait mais cependant suffisamment enthousiastes pour s’humidifier les pattes le long des champs de riz. Ils empruntent alors notre sentier, tout en nous saluant crânement d’un large geste de la main. Ce matin-là, donc, nous étions encore couchés. Sans doute même avions-nous l’air carrément absents (ce qui n’est pas une grande nouvelle). Je n’ai pas souvenance d’avoir entendu la timide question du grand-père mais je m’en doute assez. L’ardélion balinais en avait déjà plein la bouche et se gargarisait la luette de si bien nous connaître. Il répondit : Yes. Sometime they work !

Mon Isabelle, sur l’oreiller d’à côté, pouffa de rire. Elle nous avait reconnu ! C’est dire l’effet canon de nos bienheureuses séances immobiles lorsqu’on les saluait du bras depuis notre terrasse, et ce malgré les tentatives répétées de pousser aussi jusqu’à la bibliothèque, de m’asseoir devant la grande table noire de la fenêtre et de naïvement croire que le simple fait de tenir un crayon ou d’ouvrir un portable, même devant ce riz à l’abêtissante croissance, pouvait au moins me valoir de la part des quelques-uns à passer justement sur ces rizières le bénéfice amical d’une considération. Mais là, rien du tout ! Personne n’a jamais cru ici qu’écrire c’était faire quelque chose.

Ni lire d’ailleurs. Bali représente certainement l’espace le plus artistiquement foisonnant du monde. Il n’existe pas un fermier, pas un vendeur de rue, pas une femme de chambre, pas même un pseudo guide aux idées préconçues, à ne pas savoir aussi gratter joliment du pinceau, à ne pas pouvoir alterner les cadences lentes et rapides des danses sacrées, à ne pas imiter parfaitement la pluie à partir d’un gamelan. D’ailleurs, personne ne s’inquiète ici du métier d’Isabelle, c’est-à-dire artiste peintre, alors qu’on nous criait famine et embarras depuis nos Amériques. À Bali, cette chose est mieux qu’acceptable, elle est espérée. Ce qui les embête, nos balinais, c’est cette bibliothèque que je fais pousser à l’arrière de la table noire. Nous avons même un ami (c’est une chose qui arrive), aussi opposé qu’il est possible de l’être du gargarisant cicérone, ouvert par ailleurs, généreux, compréhensif, le moins doué des commerçants du monde. Il pêche au nord de l’île tous les dimanches. Isabelle l’accompagne. Non pas pour les poissons mais pour ce qu’il a de bon à s’asseoir, devant la mer immense, un livre à la main. Toko s’en est inquiété après quelques semaines. Il s’est approché. Il s’est assis à côté d’elle. Il a attendu patiemment qu’elle comprenne qu’elle prenait de grands risques. Quant elle s’est étonnée, il a parlé doucement comme avec ses enfants lorsqu’ils font des bêtises. Il l’a gentiment sermonnée : Tu devrais arrêter cette détestable habitude. C’est comme ça qu’on attrape mal à la tête.

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L’autre dimension du temps

6 June, 2007 par Pascal Guillaume
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Sur la valeur de la vitesse dans la société contemporaine
(avec exemple à la clé d’une île surréaliste de l’océan Indien
afin d’expliquer exactement l’inverse)

Il y a déjà belle lurette que j’use des semelles percées sur les chemins de l’est. Entre autre avantage, on s’y habitue rapidement à ne plus courir trop fort. On patiente, on regarde, on attend, on respire. C’est assez réjouissant. D’où le choc, il y a quelques mois (après trois années d’absence), lorsqu’il a fallu revenir m’éreinter du fatiguant temps des fêtes de votre côté du monde. La famille, les amis, la bouffe à s’en briser les bretelles, c’était plutôt réussi. C’est du côté de la rue que j’ai souffert, sur Sainte-Catherine où vous étiez mille à me passer dessus le téléphone à l’oreille ou sur le boulevard Taschereau lorsque les klaxons retentissants des embouteillages n’avaient plus rien de la gaieté grivoise avec laquelle on les accumule outrageusement par ici. J’étais devenu étranger.

Je l’étais d’autant plus en jetant un ½il, au moment du retour, sur la revue En Route de notre assez triste convoyeur national. On y parlait avec bagout des plaisirs de la vitesse, avion rapide, ordinateur, câble, cellulaires (évidemment), routes droites et fast-food, vantant en béotien qu’on pouvait dès lors faire beaucoup plus. C’est rigolo les gros mensonges parce qu’on les croit toujours mieux. Autant vous raconter exactement le contraire.

En 2003, nous avions passé, ma fiancée et moi, un mois de rêve sur l’îlot de Rodrigues (à 600 kilomètres au large de l’île Maurice). L’endroit est d’une langueur créole à couper le souffle. Nous y avions quelques amis. Casimir par exemple. Casimir est pêcheur. Je l’écoutais raconter un tas de trucs à ma copine, sur son île, sur ses gens, sur la pêche forcément, sur le temps des tempêtes qui vient avec février mais qui n’arrive plus depuis sept ans, sur les problèmes de l’eau. Elle est comme ça Isabelle ! Elle parle peu et pourtant on lui parle beaucoup. C’est à cause de son sourire, je crois. Il ne retient rien et s’allume comme commence le jour. Un oiseau chanterait devant cela. Les hommes ne savent pas. Alors ils parlent. Casimir par exemple.

- Madame, tu la connais la différence entre les poissons de Rodrigues et de Maurice ?
- Non, disait Isabelle.
- Forcément tu le sais. Ils ne goûtent pas la même chose. C’est évident.
- Ah… bon…
- Tu ne goûtes pas la différence entre le poisson de Rodrigues et celui de Maurice ?
- Non.
- Tu ne goûtes pas la différence pour les hourrites ?
- Non.
- Mais alors, madame, tu es innocente !

Et Casimir riait. Isabelle aussi car ce n’était pas méchant. Il n’en revenait simplement pas qu’on puisse ignorer le goût des poissons ou manger de l’hourrite de Rodrigues sans remarquer qu’elle était forcément très différente de l’hourrite de Maurice. Ce non-sens me plaisait plus que tout à Rodrigues. Ce n’était pas vraiment du chauvinisme. Ni une certaine ignorance, d’ailleurs. C’était l’île. C’était forcé que le poisson ait un autre goût. Aussi simple que ça.

Nous connaissions aussi un certain Jean-Marc Bègue. Il y a avec lui une nonchalance toute rodriguaise. Le matin, il nous apporte le pain frais que nous prenons ensuite sur la terrasse. Nous le voyons alors s’activer dans son jardin. Cette chose-là l’occupe beaucoup. Il parle de poser des plantes un peu partout, il se plaint de la terre trop sèche, des rochers trop nombreux. Il arrache les herbes mortes et les remplace par des plantes en pot qu’il va chercher à Port-Mathurin, des manguiers quelquefois. Il remue si bien la terre que des petits scorpions tout blancs viennent se réfugier dans la maison et se promènent ensuite, la queue levée sur le carrelage, sans s’inquiéter du reste. Sur la clôture du fond qui le protège des moutons qui passent, il se promet de poser une espèce de haie. C’est sa lubie à lui.

Et puis, il attend quelque chose. En effet, depuis des mois doit venir la seule bétonneuse de l’île. Le trou est déjà fait, sur la gauche du bungalow. Il voudrait couler les fondations d’un second. Il m’avertit que samedi sera bruyant. Ce samedi-là, j’écris comme d’habitude, comme d’habitude on se lève tard. Il n’y a personne. Le samedi suivant, même attente et même bruit qui ne vient pas. Lorsqu’on lui parle de cette bétonneuse fantôme, il sourit faiblement, pas même vraiment déçu, pas en colère non plus.

- Vous savez, c’est la seule de l’île. On la demande. Elle vient quand ça lui plaît.

Pourquoi s’en faire, après tout ? Le lagon pose un vert d’émeraude sur le paysage. Le vent souffle bien. L’étrange ordonnance de son jardin avance. Les cyclones éviteront Rodrigues cette année encore. Peut-être qu’il est là le miracle de l’île, ce qu’on devrait retenir. Justement cette lenteur. On s’assoit comme sur le bord du monde mais on ne le regarde pas passer. C’est lui qui nous regarde être immobiles.

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Les taxis de Bali

1 May, 2007 par Pascal Guillaume
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Où l’on se promène sur l’île heureuse (non, ce n’est pas Baffin) sans déjouer tout à fait les astucieux comédiens du syndicat des taxis

Il y a des invraisemblances, en voyage, qui font sourire. On les regarde une première fois sans comprendre, sans réaliser surtout qu’elles se répéteront jusqu’à être lassantes d’abord et drôles ensuite (un peu comme les belles-mères). Et qu’elles deviendront enfin presque importantes. Tenez, je vous donne un exemple. Vous êtes à Bali. Mais oui c’est possible. C’est arrivé à des plus bêtes que vous (je ne donne pas de nom). Donc Bali. L’île est un trésor de rizières en courtes terrasses. Celles-ci paraissent grimper d’un pas traînant vers les quelques volcans du nord qu’on voit apparaître parfois au-dessus des nuages comme s’ils étaient coupés de l’île. Il y a dans ce paysage une douceur joyeuse. On le regarde s’étaler vers le haut, sans brusquerie, sans véritable effort, et on comprend enfin pourquoi les balinais ont toujours porté leur regard vers la terre jusqu’à oublier l’océan. Bali ce n’est pas une plage. Pas du tout. C’est bien mieux que cela. C’est un riz qui pousse aussi doucement que les jours.

Vous marchez donc là-dedans, les jambes un peu usées tout de même par la chaleur ambiante. Et voilà qu’à Ubud (j’aurai pu écrire Sanur, ou Denpasar, ou Lovina, ou Amed, mais c’est tellement plus beau Ubud !) quelqu’un remarque que votre pas se traîne un peu. Il vous regarde alors sans bouger d’un pouce, sans se lever d’un poil, et vous dit : Transport ? Voilà, c’est dit. Pour faire joli, il ajoute le geste d’un volant qu’on tourne. Les meilleurs, les vrais professionnels je veux dire, font le mouvement mais sans la voix. C’est magnifique. Il faut imaginer tout l’entraînement, la longue quête du geste parfait, de celui qui veut tout dire et surtout ce qu’on veut. Quel talent ! Quelle abnégation ! Bien sûr, vous dites non. Après tout, marcher est un plaisir. Peu découragé pourtant, votre homme demande encore : Maybe tomorrow ? Et vous dites non une seconde fois. C’est à croire que le mot est donné. Dix fois, vingt fois, le même geste accompagne le même mot et le « peut-être demain » suit immanquablement, comme un dessert suit un repas. C’est une habitude à prendre. Beaucoup s’énervent de cette répétition. Étrangement, pas moi. Il arrive même que je ferme les yeux, dans un pays froid et gris (je ne donne pas de nom), et j’entends résonner alors ce transport comme un vent chaud. Ce mot est devenu une porte. C’est avec lui que Bali existe. Et lorsque j’y reviens (c’est arrivé à plus bête que moi), j’attends avec impatience l’instant magique où le premier chauffeur osera me le demander. Je prends un air fatigué, je joue à être perdu, à faire le touriste tout neuf et naïf, tout frais venu de son Amérique improbable, afin de précipiter le moment où cette musique et ce geste redeviendront quotidien. Ce transport me transporte presque de joie.

Pourtant, hier on m’a surpris. Je ne m’y attendais pas. Il avait dit transport le plus simplement du monde. J’avais dit non comme toujours. Le maybe tomorrow n’avait pas manqué de suivre. J’étais chez moi ! Je pouvais sourire. La chose était dite. Mais voilà que le drôle, pas satisfait d’avoir terminé, ajouta encore : The day after tomorrow then ? J’étais estomaqué. Vous vous rendez compte ! On n’est plus chez soi nulle part.

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