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À chaque jour suffit sa peine…

14 février, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Sur le fouillis ritualisé à Bali et ailleurs (ou, ce qui revient au même, sur l’interdiction formelle de faire simple quand on peut faire compliqué)

Sur mon grand bureau noir devant la fenêtre, j’ai placé le livre qu’un ami balinais m’a laissé afin de m’éviter le constant ridicule de faire devant lui bien des choses à l’envers - explication que je venais justement de l’envers du monde ne l’ayant pas tout à fait convaincu - et de m’embrouiller régulièrement les pattes dans les rizières de traditions de son petit lopin d’île. Si vous pensez un instant que notre Québec des règlements bidons est un maître en la matière (et j’affirme qu’il l’est), je crois pouvoir vous dire qu’il n’arrive encore qu’en seconde position.

D’accord, vous n’arrosez plus le gazon qu’en certains jours précis de l’année (par exemple en janvier), on vous menace d’écartèlement si vous ne séparez pas encore vos poubelles en quarante sacs différents qu’il faut d’ailleurs que vous achetiez vous-même, vous ne fumez qu’en cachette et n’avez plus trop le droit de pousser un pet de travers sans qu’un voisin teigneux se plaigne aussitôt du bruit de vos exsufflations. C’est déjà beaucoup. Mais pensez un peu au calvaire balinais des jours propices. Je vous donne des exemples burlesques (mais véridiques) : mon chat me tombe sur les nerfs et je voudrais le mettre en cage quelques heures pour qu’il ne saute plus sur les rayonnages de la bibliothèque. Impossible monsieur, il y a des jours pour ça. Le premier du mois, le 23, le 25 et le 30. Ou alors j’ai un truc à vendre, un vieil ordinateur ou un chandail percé. Impossible encore à moins d’attendre le 3, le 9, le 15 ou le 21. Une tempête de vent arrache une partie de mon toit à la saison des pluies (ça nous est arrivé). Des réparations monsieur ? C’est d’accord. Mais s’il avait fallu refaire le toit au complet avant que les meubles ne flottent du côté des rizières, j’en connais quelques-uns qui n’auraient pas voulu. Impossible monsieur, sinon le 15 et le 21. Et puis la folie des déménagements du premier août au Québec. Et bien ici, c’est pareil. Sauf qu’on ne bouge que le 21 ou le 23. Pour tout vous avouer, je n’ai pas encore osé ouvrir le terrifiant opuscule à la page propice des jeux amoureux, des aventures extraconjugales, ni à celle où il est sans doute catégoriquement interdit de se laisser mourir à certaines heures sans permission (ce qui est tout de même embêtant lorsque ça vous arrive).

Je sais très bien ce que vous allez me dire et je suis d’accord avec vous. Ces traditions à l’emporte pièces sont justement la raison pour laquelle Bali est ce paradis artistique et minutieux. S’il n’y avait pas ces aberrantes journées propices, si tous les nouveau-nés ne recevaient pas cette suite abracadabrante de dates pour les plus justes moments de leur parcours personnel (du premier baiser à l’heure exacte du mariage), si chaque temple n’avait pas sa journée favorable, si chaque balinais n’avaient pas trois cérémonies à offrir à son temple familial avant de passer le flambeau à son fils aîné, s’il n’y avait pas toutes ces kermesses des dieux mineurs, de chance à faire tourner, de blason à faire reluire, de faute à expier, Bali serait un endroit comme un autre avec des gens ordinaires. Ce n’est pas le cas. C’est pourquoi mon copain Ketut vient souvent s’en plaindre sur ma terrasse, écroulé sur le coussin thaïlandais. Il me dit que c’est compliqué (c’est le moins qu’on puisse dire !). Il murmure qu’il envie presque ma phénoménale incapacité à voir les jours autrement que l’un après l’autre. Pour rigoler, il me rappelle même mes propres ennuis lors de la cérémonie d’ouverture de la maison (c’est-à-dire ce moment où il faut demander poliment à la déesse du riz d’emprunter sa rizière pour une vingtaine d’années et lui promettre sagement de la lui remettre ensuite). On s’était alors battu quelques semaines avec le prêtre au sujet des poulets à sacrifier, sachant qu’il en fallait un nombre impair pour la maison, le puits et l’autel. Le tracas, là comme ailleurs, est encore de jongler entre une tradition dans laquelle le respect de la terre et des autres mérite qu’on s’y arrête et l’intérêt souvent mercantile des quelques-uns qui s’en servent pour multiplier leurs profits à partir de salamalecs cérémonieuses. Le prêtre voulait régler d’un coup (et sur mon dos) le problème de la grippe aviaire en Indonésie. Ketut croyait au contraire qu’un seul poulet était bien suffisant pour une divinité rizicole qui ne mourait pas vraiment de faim à Bali. Disons simplement qu’on a perdu, depuis, le joli privilège d’être bénis par cet Attila des poulaillers.

Pourtant, c’est également Ketut qui me rappelle en fronçant les sourcils les exemples éloquents et superstitieux de ceux qui n’ont plus garni leurs temples de fleurs et d’offrandes et les conséquences habituelles de ces abandons, soient perte d’argent, riz gâché ou naissance féminine. C’est aussi lui qui laissa, par un de ces hasards qui font si bien les choses, l’affolant opuscule du bout de ma table.

À un doigt près…

10 janvier, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Où l’on s’instruit du code de la route dans une bagnole bringuebalante et caractérielle (et ce qu’il advint d’ubuesques mécanos chinois lorsqu’ils mirent le doigt sur le problème)

Notre véhicule était une espèce de jeep démodée, rouillée et militaire, photogénique dans la mesure où nous avions l’air de rouler en 1940 et qu’elle nous donnait cette allure d’explorateurs à la dérive prêts à tous les exploits afin de ne pas finir essorillés par des voleurs de grands chemins aux débordements intempestifs. C’est du moins ce qu’on se racontait tous les soirs lorsqu’on était en panne. La vérité était moins romanesque. Nous conduisions cette bourrique malodorante pour quelques raisons faciles, déjà parce qu’elle était discrète sur les pistes malgré le bruit pétaradant d’un moteur à l’agonie et n’attirait pas l’attention chinoise sur deux étrangers dont les permis n’étaient pas exactement en règle (c’est le moins qu’on puisse dire), ensuite parce qu’elle n’avait aucune composante électronique, ce qui n’était pas sans nous rassurer au moment des réparations qui se multipliaient puisqu’on pouvait facilement trouver les pièces de rechange, et enfin, pour la banale explication que les pires voitures sont encore les moins chères à obtenir. Nous avions même donné un nom à l’odieuse haridelle. Nous l’avions surnommée cocotte. Et cette cocotte-là n’entendait pas à rire. Chaque colline de plus de deux minutes lui mettait si bien le moteur en rogne qu’une fumée sombre lui sortait des naseaux, au point qu’il fallait attendre calmement que son humeur refroidisse ou alors ouvrir carrément le capot, sortir la tête par la fenêtre, et poursuivre la montée sans trop y voir grand-chose. Chaque matin, c’était une galère épouvantable pour la faire démarrer. Il faisait froid et l’eau du radiateur gelait profondément. J’en vois qui s’étonnent. Et l’antigel que diable ? C’est tout le problème. Une sympathique tradition orientale suppose qu’il est nocif (voire périlleux) d’utiliser de l’antigel. Donc on n’en trouve jamais. La solution est du reste assez simple. Avant d’aller déjeuner dans un boui-boui quelconque, le chauffeur allume un petit feu sous son véhicule. Lorsqu’il revient, l’auto est chaude – ou brûlée. Le meilleur truc est encore de stationner son engin assez loin du restaurant.

Quelque temps après ces péripéties liminaires, nous avions obliqué vers le désert du Qaidam à la recherche des laissés-pour-compte des armées de Gengis Khan. La piste ondulait entre des dunes de sable. C’est moi qui conduisais et cocotte se tenait tranquille. Tout allait presque bien. J’ai donc accéléré, ce qui était ridicule puisque l’accélérateur se bloqua forcément. Nous sautions désormais d’une ornière à l’autre comme un aéroplane en mal de décollage. J’ai visé la première dune à gauche et vlan dans le banc de sable. Pour la seule fois de ma vie, j’étais vraiment au fond d’un désert ! Et j’en avais plein les dents.

Le plus étrange est pourtant ce qui va suivre. On s’est d’abord extirpé de la dune et on est reparti. Le paysage s’allongeait en montagnes sèches sur lesquelles venaient buter des pistes de léopards des neiges et de chameaux de Bactriane. C’était un monde mangé de soleil et de sable. Puis brusquement, le moteur s’est échauffé (sans le moindre soupçon de colline en vue). Je regarde l’hélice du radiateur. Elle touche à
la tôle. Je pense à un effet de l’accident. Sauf qu’il ne s’agit pas de tôle ondulée sur un moteur intact mais d’une tôle intacte sur un bloc moteur complètement dévissé qui ne tient plus que par l’hélice. On arrête donc dans un village minuscule où le sable s’accumule jusque sous les fenêtres. Deux hommes viennent regarder le désastre. Le premier plonge immédiatement une main dans le moteur tandis que le second (allez savoir pourquoi ?) s’amuse avec le démarreur. Évidemment, la courroie du moteur s’emballe et l’un des doigts du mécano est tranché net. On tire certainement une drôle de tête puisque nos deux énergumènes nous regardent en rigolant. Je ramasse tout de même l’index du premier hurluberlu et lui redonne. Celui-ci n’en paraît pas autrement contrarié. Il regarde le doigt qui manque avant de partir vers la clinique du village tandis que l’autre continue sa découverte éberluée du système d’allumage. Notre blessé nous revient dix minutes plus tard avec neuf doigts et un bout de tissu sanguinolent. Il remonte aussitôt sur le capot. L’autre n’a pas bougé et gratouille toujours le tableau de bord. Quant à nous, on se dit qu’on aimerait bien repartir un jour de ce village de fou mais qu’au rythme où vont les choses la voiture sera irréparable dans quatre-vingt-dix minutes, par manque de doigts.

Mon ami retire donc prestement la clé de contact. Dans l’histoire, c’est plutôt notre fuite qu’on protégeait.

L’usage du monde (Nicolas Bouvier)

10 janvier, 2008 par Pascal Guillaume
Publié dans Sur le bout de la langue

Le voyage ne vous apprendra rien si vous ne lui laissez pas aussi le droit de vous détruire. C’est une règle vieille comme le monde. Un voyage est comme un naufrage, et ceux dont le bateau n’a pas coulé ne sauront jamais rien de la mer.

S’il fallait définir vraiment la raison des départs et l’essence des voyages, non pas seulement dans ce qu’ils donnent mais aussi dans ce qu’ils sont capables de prendre, donc la notion de risque, d’où la notion de bonheur, c’est vers ce récit-là qu’il faudrait pencher. Tout est d’une lenteur amusée dans cette heureuse dérive entre la Suisse et l’Inde. Bouvier hésite, tombe, recule, apprend, oublie, doute, exulte. On sent qu’il se procure une provision d’espace qui ne le quittera plus, qu’il se fait l’½il brillant, la tête droite, le c½ur sensible. Le reste (notamment Chroniques japonaises) sera forcément nostalgique. On ne remonte jamais d’avoir si bien coulé.

Accommodement des raisonnables

6 décembre, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Général

Comme quoi il ne sera pas dit qu’un certain chroniqueur est toujours bête pour pas grand-chose (ou ce qu’il advint d’icelui selon qu’il eût affaire à Mustapha ou à Tenzing)

Avec les journaux, c’est très facile. Certains individus sont blancs dans tous les sens du terme (nous, de préférence) et d’autres le sont moins. Un couillon est toujours vénérable du moment qu’il s’appelle Jean-Guy ou Mario, qu’il est pure laine au pays des Iroquois, qu’il paye régulièrement ses impôts. Quant à l’autre, l’indien, le juif, l’arabe surtout, on ne dit pas trop fort qu’on s’en méfie beaucoup mais on l’écrit toujours entre les lignes. C’est en voyage que toute cette bêtise éclate. La terre n’a pas moins d’imbéciles à Bagdad qu’à Montréal. Ni moins d’êtres humains d’ailleurs. C’est peut-être la plus idiote des vérités, mais c’est aussi pourquoi il faut la redire. En guise d’exemple, voici deux hommes opposés.

Disons d’abord qu’on se fait des moines bouddhistes l’image éthérée de sages au-dessus des autres, le pied déjà posé sur un nirvana qui nous dépasse. Peut-être. Mais si j’avais quelques droits à ce chapitre, j’enlèverais de la liste l’abbé du monastère de Kaza. À l’époque, les banques étaient fermées pour un long festival dont j’ai oublié le nom. L’argent manquait cruellement. Plusieurs chauffeurs d’autobus n’avaient plus assez de liquidités pour remplir les réservoirs et certains commerces faisaient crédit pour la seule raison qu’il était ridicule d’espérer vendre quelque chose à des badauds aux poches vides. C’est alors que notre crapule ecclésiastique ouvrit boutique. Il se plaça au fond du monastère, benoîtement assis devant d’astucieuses piles de roupies indiennes. Et nous faisions la queue. Le fielleux personnage avait pris l’habitude d’hoqueter en se tenant le c½ur à chaque soupçon d’indignation venu de la file, rappelant avec une faiblesse affectée qu’il était bien cette réincarnation de dernière minute d’un saint véritable dont il nous abreuvait de l’obscure généalogie. Conséquemment, il lui était insupportable (pour ne pas dire douloureux) que certains supposent qu’il n’était pas d’une honnêteté sans tache, ce qu’il s’empressait de prouver en montrant du doigt la pauvreté évidente de son établissement. Mon voisin (qui était d’ailleurs moine dans une ville des environs) s’empressa de m’en faire douter en me soufflant à l’oreille que cette pauvreté-là était pourtant la plus fastueuse à cent miles à la ronde. Et que les pauvres ascètes de son genre n’avaient pas toujours un embonpoint à faire pâlir les lutteurs de sumo. Quant vint mon tour, l’abbé me fit néanmoins le plus doux sourire du monde et murmura à mon égard quelques patenôtres appuyées. Ce qui l’exonéra sûrement de ne prélever ensuite que la plus infime quantité d’argent en retour de dollars qui n’étaient pas si infimes que ça (c’est-à-dire que pour un taux usuel de 1 pour 45, il y allait d’un monstrueux 1 pour 15). Même les mercantis les plus culottés de Delhi n’avaient jamais osé autant ! Comme quoi la foi fait quelquefois les plus éblouissants voleurs.

Inversement, on m’avait beaucoup dit de me méfier des turcs (ma directrice de thèse était grecque). Pourtant, il s’est trouvé un jour que j’avais oublié mon portefeuille dans un village d’Anatolie. J’étais alors du genre à le laisser traîner partout et à ne pas m’en rendre compte. L’autobus était reparti depuis une quinzaine de minutes lorsqu’un taxi enthousiaste nous doubla brutalement avant d’effectuer la plus acrobatique des queues de poissons. En sort aussitôt un jeune homme visiblement pauvre et honnête et qui, très poliment, paraît s’excuser du grand charivari avant de venir vers moi. Il m’annonce que j’avais laissé sur la table d’un café mon passeport et mes papiers. Qu’il avait d’abord couru après l’autobus avant de sauter dans un taxi en le convainquant de l’urgence de nous rattraper. Il demande ensuite aux voyageurs de patienter encore puisqu’il aimerait bien me laisser quelque chose d’un souvenir avant de repartir. Nous attendons donc quinze minutes de plus qu’il trouve du chocolat. Personne ne s’impatiente vraiment du long délai. Au contraire, ils seront plusieurs à chercher avec le jeune homme quelques biscuits à ajouter à mon appétissant garde-manger. Quant au reste, après un départ où l’autobus entier lui avait envoyé la main, tous les passagers se feront un devoir de venir solennellement me dire au revoir au moment de débarquer. J’écris encore parfois au jeune homme pauvre. Il a vieilli et moi aussi. Il s’appelle Mustapha. Il est professeur. Il croit que l’islam est un cadeau à partager. Comme quoi la foi fait quelquefois les plus lumineux amis.

Journal de voyage (Michel de Montaigne)

6 décembre, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Général

Quand on se plaignait à lui de ce qu’il conduisait souvent la troupe par chemins divers et contrées, revenant souvent bien près d’où il était parti […], il répondait qu’il n’allait, quant à lui, en nul lieu que là où il se trouvait, et qu’il ne pouvait faillir ni tordre sa voie, n’ayant nul projet que de se promener par les lieux inconnus. […] Lui, de même, prenait si grand plaisir à voyager qu’il haïssait le voisinage du lieu où il se dût reposer, et proposait plusieurs desseins de voyager à son aise, s’il pouvait se rendre seul.

Pour être honnête, la seconde moitié du journal du grand homme est désespérante. Il se complait alors à jaboter sur les vertus et caractéristiques des eaux médicinales qu’il utilise abondamment pour soigner sa gravelle. C’est donc l’amorce du voyage qu’il faudra lire. Car il est nullement nécessaire d’aller loin pour savoir voyager. Montaigne est une âme rare, vagabonde, curieuse jusqu’aux plus fins détails. Il lui paraît normal, par exemple, de poursuivre la description de son journal en italien à partir du moment où il passe la frontière, de fuir régulièrement ses concitoyens dans la mesure où il est ailleurs justement pour les voir moins, de s’inquiéter à Rome autant des ruines du Palatinat que des murmures enroués des filles de joie. Une belle leçon de curiosité et d’enthousiasme.

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Fort de café!

1 novembre, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Comment voyager en Éthiopie (ou les extravagantes aventures d’un chroniqueur en vacances et de ce qu’il ose en raconter ensuite)

Et si j’avais l’audace d’affirmer solennellement dans cette fâcheuse chronique que tous les pays sont fous. C’est dingue non ? J’en vois déjà qui rechignent, qui s’apprêtent à dénoncer cet impoli qui ne comprend rien au droit inaliénable des pays à disposer d’eux-mêmes (et à faire rire les autres). Comme s’il n’était pas suffisamment hilarant d’être incapable de mettre le nez dehors, à Ville-Émard par exemple (je parle en connaissance de cause), sans qu’un voisin de balcon s’invite aussitôt dans une discussion qu’il est bien le seul à vouloir commencer. Comme s’il était sérieux d’écouter le grand concert des lignes ouvertes, de ceux qui proposent inlassablement d’obtenir Crosby, Lecavalier et Brodeur pour quatre bâtons pourris qu’ils auraient au garage à ceux qui nous racontent continuellement leurs problèmes de testicules pour qu’un animateur au caractère plus exécrable que le mien leur coupe tout à la fois la parole et le reste d’honneur qu’ils gardaient aux culottes. Orgueil national, je veux bien. Mais rigolade aussi. D’où ce petit essai des scènes de la vie quotidienne. Aujourd’hui elles seront éthiopiennes.

Vous y débarquez donc, tout frais d’un vol d’une quinzaine d’heures. Le pays est magnifique, un long plateau vert qui s’assèche peu à peu vers le nord. On vous dit que l’autobus vers Gondar est à 3 heures. C’est une bonne nouvelle. Pas tout à fait puisque vous le ratez pour la curieuse raison que ce 3 heures est en réalité 9 heures du matin du fait que les abyssins ont cette fascinante habitude de compter les heures par douze, de l’aube jusqu’à la nuit, et qu’un réveil à 6 heures du matin ressemble ici à la quête d’un zéro horloger (genre minuit avec du retard). Qu’importe, nous prendrons le prochain autocar. Notez aussi qu’il peut faire excessivement chaud sur le plateau, surtout vers Bahar Dar. Vous ouvrez donc la vitre du prochain autobus. Ce n’est pas vraiment une bonne idée. Les passagers vous parlent de vent qui s’infiltre, de maladie qu’on attrape, du danger manifeste et sournois de recevoir sur la tronche le plus insignifiant courant d’air. C’est justement à ce moment que vous remarquez que tout le monde sue à grosses gouttes, que l’étuve est surtout intérieure et qu’il se mêle peu à peu quelque chose d’une odeur tandis que certaines femmes aux estomacs fragiles n’ont assurément pas l’idée fantaisiste d’ouvrir une fenêtre pour s’épancher à l’extérieur. Heureusement que les arrêts sont fréquents. Par exemple, je sais déjà que vous allez connaître tous les amis du chauffeur, qu’il vous invitera à déguster du qat avec son copain Salomon, qu’il fera sa sieste digestive de l’après-midi, qu’il s’amusera d’un long détour pour saluer une fille qu’il drague de fois en fois, qu’il portera le courrier des autres moyennant quelques sous. La destination finale lui paraît quelque chose d’assez secondaire. C’est une opinion comme une autre. Mais au bout de trois jours, vous aurez la surprise d’apercevoir les vieux palais de pierre de l’époque gondérine. Vous titubez alors jusqu’à l’hôtel. Incapable de vous remettre immédiatement des cahots du chemin, vous cherchez distraction au cinéma local. Celui-ci se trouve dans un vieux bâtiment italien Art Déco, usé comme la salle de fête d’une école secondaire. Pour quelques sous, vous avez droit aux places de choix, c’est-à-dire au-dessus des autres sur une balustrade branlante à côté du moteur des projecteurs. Quant au film, je vous donne un exemple vécu. Killing machine que ça s’appelait. Une histoire de camionneurs des années 80 et de la destruction (ô combien intéressante) d’un chargement de tomates, ce qui engendrera (on s’en doute bien) toute une série de meurtres à la dynamite, le tout sous le contrôle d’un acteur incroyablement mauvais et moustachu qui appartenait autrefois (c’était pratique) à une certaine organisation dont nous ne saurons rien sinon qu’elle faisait de lui, malgré son emploi actuel qui n’avait rien à voir, une pathétique machine à tuer. Évidemment, c’était un drame.

Reste le plaisir de s’asseoir de l’autre côté de la rue après la projection. Même décor Art Déco, même paille déposée sur le sol. À l’intérieur, des vieillards aux traits fins discutent sagement de l’acteur aux moustaches. Vous commandez un café. On vous l’apporte en expresso, noir comme de l’huile, délicieux. Et soudainement, tout est clair. L’énergie débordante des abyssins, les détours du chauffeur, la folie du film, la frayeur des fenêtres, les heures aléatoires. La raison est devant vous. Le café est trop fort.

L’Anneau de la clé (Hella S. Haasse)

1 novembre, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Sur le bout de la langue

Je m’achemine ainsi vers ma fin, en harmonie avec l’ordre incompréhensible des choses. […] Depuis la mort de Tjeerd, il y aura bientôt dix-sept ans, je n’ai plus jamais soulevé le couvercle du coffre d’ébène aux ferrures de cuivre dans lequel je conserve ce que je nomme encore aujourd’hui « les Indes ». Il fut un temps où j’eus l’intention de détruire ces lettres, ces documents, ces photos. Ils pourraient maintenant servir à quelque chose.

Dans ce coffre dormaient les souvenirs d’une jeunesse aux Indes orientales, c’est-à-dire en Indonésie. Haasse, elle-même native de cette Batavia néerlandaise (aujourd’hui Jakarta), imagine une dame au couchant de sa vie. Un matin, un journaliste lui demande par écrit des informations sur une amie d’enfance. De quoi fouiller de mémoire ce coffre ancien qu’elle n’ouvre toujours pas. Et d’occuper tout un roman écrit avec la fragilité des lettres de la caisse, faux départs, secrets, déchirements, sénescence, dans la douceur douloureuse et tragique de cette Asie qui a été.

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Comment dit-on chocolatine en français?

5 octobre, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Où il sera question du fâcheux épisode des chocolatines parisiennes et des dangers méconnus à se parler avec du pain dans la bouche

Je vous avais prévenu que j’étais d’origine française. Le hic c’est qu’il n’y a qu’en France que je ne le suis plus. Vous me direz que mon accent traîne quelque part du côté des Açores, ni vraiment franchouillard ni cousin d’Amérique. C’est vrai. Ce n’est pas une raison pour qu’on me prenne à chaque fois pour un portugais.

J’étais donc à la gare Montparnasse, c’est-à-dire dans ce Paris du coin des éditeurs, un peu snob, au début de septembre. Je devais partir vers Bordeaux (et le pays cathare) à moins d’une heure de là. Je repère alors une boulangerie alléchante et comme il faut une force de caractère que je n’ai jamais eu pour ne pas préférer le pain aux salades, je m’approche. L’homme du comptoir a ce genre dégourdi des parisiens et la complicité agréable du balai à chiotte. Il attend l’éventuel client de pied ferme, l’½il déjà noir de colère contenue pour l’imbécile venu lui demander, par exemple, de quel côté sont les trains de banlieue (je n’invente rien, l’hébété personnage était devant moi), à quoi il répond qu’il n’est pas là pour ça, qu’il y en a qui attendent monsieur (c’est-à-dire moi), qu’il aille se perdre ailleurs que devant ses pains chauds. Vient alors dangereusement mon tour. Je demande une chocolatine. Le bougre me regarde en ahuri, la lippe lourde, et apostrophe en passant une dame en retard. Qu’est-ce qui dit qu’il lui dit. La pauvre accéléra le rythme et ne rata pas son train. J’ai toujours adoré cette habitude de faire comme si je n’étais pas là, comme si je parlais métèque ou zoulou (voire portugais), comme si le nez ne me dépassait pas du comptoir (je mesure 6 pieds 2). Je répète donc chocolatine. Il me répond qu’il n’est pas sourd. Je pointe alors la chose et l’abruti s’exclame que c’est un pain au chocolat. On est bien d’accord. Mais à Bordeaux (d’où vient la famille de ma mère), on dit tout de même chocolatine. Et le butor d’ajouter qu’on n’est pas en province, p’tit gars (6 pieds 2, je vous rappelle). Peut-être bien, non. Mais que son comptoir perche à la gare Montparnasse (n’est-ce pas ?) où vingt trains bien remplis de péquenots de province aboutissent justement tous les jours devant ses petits pains chauds. Et que la farine c’est dans les pains qu’on la dépose et pas dans les oreilles. Et tout ce genre de galanteries. Quant à moi, j’ai mangé un croissant. Au supermarché.

C’est bien la peine de parler la même langue pour si peu se comprendre. De notre côté de l’Atlantique, certains n’en ont pas moins le cerveau enfariné. J’avais écumé les laboratoires avant les grands espaces. J’étudiais à McGill la fascinante hypothèse que l’alcool puisse faire baisser la tension artérielle (et accessoirement rendre acceptable les performances en montagne russe d’une certaine Sainte Flanelle). Dans l’autobus, j’en parlais à un ami. C’est alors qu’un crétin comme je les aime assez, pas même boulanger, grimaça que j’étais un maudit français. Je le remerciai chaleureusement en le traitant de québécois pour lui montrer qu’au niveau de l’insulte c’était un peu dire je t’aime en croyant dire ta gueule. Je l’incitais même à se forcer un peu en lui glissant sur la tronche quelques plaisanteries plus indigestes. S’il y a un plaisir à venir quelquefois du vieux pays des boulangers, c’est qu’on a l’insulte leste et la méchanceté rapide. Question d’habitude (c’est-à-dire de pains avalés de travers). Notre aspirant pugiliste aperçut alors le nom de l’université sur mon cartable et changeant vraisemblablement de registre me glorifia d’un très humoristique criss d’anglais. Dans l’insulte, il avait de l’avenir. Et moi je perdais aux points.

Depuis, la tête me tourne et je suis apatride. Je voyage. J’habite même à Bali. Mais pour éviter tout problème, on se parle en anglais.

L’anthropologie n’est pas un sport dangereux (Nigel Barley)

5 octobre, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans Sur le bout de la langue

Les premiers jours, deux choses les troublèrent par-dessus tout : le silence sinistre dans lequel vivaient les anglais et le papier de toilette. Où étaient les bruits des lecteurs de cassette, les coups de klaxon, les appels des vendeurs de rue, les cris d’enfant ? Ils n’arrivaient pas à dormir la nuit. Pour les Torajas, la marque d’une bonne maison et d’une famille heureuse, c’est l’agitation, les enfants et un flot perpétuel de visiteurs qui rendrait fou un Occidental. Ils finirent par faire hurler de la pop music pour s’endormir.

Quant au papier de toilette, ils n’avaient purement et simplement jamais entendu parler d’une chose plus infecte. Le manque d’hygiène européen les choquait profondément.

- Les Anglaises sont très jolies, me dit Tanduk, mais quand je pense au papier de toilette et à quel point elles sont sales, ça me dégoûte.

Ou les aventures jubilatoires d’un anthropologue à Sulawesi et des Torajas qu’il invite ensuite à Londres. Un livre absolument pas sérieux. L’effet d’une longue blague, heureusement atténuée par l’affection sincère et partagée de Barley pour ses désopilants camarades. On y apprend même, entre les rires, certaines choses des valeurs insulaires. Mais le plus décapant de l’histoire est encore l’idée qu’on peut se faire de nous, vu de l’extérieur, et de nos sacro-saintes idiosyncrasies occidentales.

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Ces pannes qui mènent au corps à corps…

6 septembre, 2007 par Pascal Guillaume
Publié dans BALI-vernes

Ce qu’il advint de celui qu’on présumait dégourdi lors d’un séjour aux Pamir (d’où la preuve accablante qu’une certaine compagnie préfère les guides incompétents)

Vous avez été plusieurs à affirmer qu’on ne s’improvisait pas guide. Qu’il fallait posséder quelque chose d’un sens inné de l’organisation, lire les étoiles, se diriger au soleil, pister le léopard des neiges ou l’ours polaire, se rire du tracas habituel d’avoir des bagages à Calcutta tandis qu’on randonne au Ladakh ou naître avec cette capacité quasi-pathologique de ne jamais pouvoir se perdre. D’où l’embarras d’y répondre sans trop vous péter la bulle. Car ça n’a rien à voir. Par exemple, certains m’affublent de vertus pérégrines et d’un talent de voyageur. C’est-à-dire moi dont l’exploit le plus fort a encore été de ne jamais trouver le boulevard Grande Allée, à Québec, et d’aller supposer ensuite avec l’honteuse mauvaise foi qui me caractérise que cette avenue introuvable était sans doute sur l’autre rive, à Lévis. Ou le même rigolo, quelques années plus tôt, lorsqu’il organisa avec un ami la plus calamiteuse expédition de l’histoire des Pamir. Il paraît qu’un chameau en rigole encore.

Jamais excursion ne fut plus brièvement réfléchie. Sans doute qu’il est heureux, dans une telle affaire, de ne rien savoir de la destination et de l’angoissante immensité du but choisi. Nous partions là-dedans sans réfléchir vraiment, avec quatre melons sous les bras, sans aucune carte, en nous disant que nous saurions choisir le bon moment pour arrêter l’autobus en chemin vers le Pakistan et sauter tout à fait dans cet inconnu qui nous tentait. Nous nous trompions déjà puisque c’est une panne qui décida pour nous. Un pont pittoresque traversait une grande gorge justement à cet endroit et un homme aux rides plus marquées que le ravin eut le bon goût d’y passer pour nous y inviter, tirant avec lui deux magnifiques chameaux de Bactriane, très hauts sur leurs pattes, avec de longues bourrures de poils sous le cou et visiblement dégouttés de nous apercevoir. Nous avons donc repris nos sacs et nos melons avant de traverser le pont. Nous avions visé la montagne la plus éloignée et nous étions partis. Le premier soir, Nicolas était perplexe.

- C’est beaucoup moins peuplé que je pensais, me dit-il, en réalisant subitement qu’on n’avait vu personne sur huit heures de marche.
- Que veux-tu dire ?
- Simplement que je n’ai pas de sac de couchage.

Sa remarque était tellement désabusée qu’après la première surprise, nous nous étions écroulés de rire. Nous avons donc dormi à deux dans mon vieux sac usé, plus collés qu’un couple après l’ultime étreinte, derrière le mur ravagé d’une ancienne chaumière abandonnée. Le lendemain, nous avons constaté que nous étions suivi. C’était un chameau sauvage. Pendant trois jours, au fur et à mesure qu’on avançait sans jamais apercevoir autre chose que des ruines de plus en plus figées, ce fameux chameau faisait à l’arrière de notre petite colonne l’effet apaisant d’une caravane en déplacement. Sans doute qu’il s’était échappé d’un groupe domestiqué et que sans vouloir revenir à sa servilité précédente, il regrettait quelque chose de la régularité du mouvement et de la sécurité d’être à côté des hommes. Il disparaissait avec le soleil pour revenir avec lui. Nous le retrouvions alors devant nous, toujours immobile, cherchant sans doute à indiquer à ces voyageurs décidément les plus désorganisés des Pamir un peu du chemin à suivre.

Nous avons compris, au bout de trois jours, qu’il faisait exactement le contraire. Ce soir-là, la même terrible gorge qu’au début bloquait tout espoir d’aller plus loin. Ce pont par lequel nous avions entamé la randonnée certainement la plus inutile jamais entreprise avait en effet pour rôle de traverser la rivière tumultueuse afin d’accéder à la région de Mustagh Ata, mais cependant dans l’autre sens ! Devant l’évidence, nous nous sommes assis face à tout cela, devant le désert, la gorge et la montagne, afin de dévorer avec appétit le dernier de nos melons. Revenir avec lui, au cas où l’autobus aurait encore traîné sur le bord du chemin, ne nous paraissait pas du plus brillant effet. Quant au chameau, il avait disparu. Nous n’étions visiblement pas un exemple à suivre. Il préféra sans doute devenir sauvage tout à fait. Grand bien lui fasse !

Plus tard, nous nous sommes remis à marcher. Nous avancions doucement. Puis nous avons retraversé le pont, cette fois dans le bon sens. Sans doute qu’un chameau désormais sans bride riait à s’en décoller les fourrures dans notre dos. Nous n’avons pas vérifié. Cependant, l’autobus aussi n’était plus là. Nous nous sommes écroulés deux jours sur nos sacs avant de convaincre les occupants d’un car japonais qu’il fallait bien porter secours à ces éclopés souriants et démonstratifs, sales aussi, sans dire tout à fait qu’il existait des ponts où on devrait poser des sens interdit. En rechignant, le guide exigea aussitôt qu’on raconte aux vieillards magnifiques qu’il promenait tout de même sur le plus haut chemin du monde, et dont l’énergie dépassait certainement la nôtre, les détails de notre expédition. J’étais embêté. On ne raconte pas si facilement l’histoire d’un chameau qui rigole en vous pointant des pattes. J’étais tout décidé à ne rien dire de vrai. À dire vrai, nous nous trompions encore puisque une panne - décidément ! - coupa court à mes tergiversations. Une épaisse fumée vint depuis l’arrière de la cabine salir tout le monde. Du coup, nous étions les plus propres. Nous nous sommes écroulés tous les quinze sur le bord de la route avant de convaincre deux jours plus tard cet autobus qui revenait du Pakistan, c’est-à-dire un chauffeur qui nous reconnût aussitôt en rigolant très fort, qu’il fallait évidemment porter secours à ces quinze éclopés tout sourires et courbettes. Nous étions là-dedans mieux que des sardines en sauce. Avec Nicolas, sans trop le dire à nos camarades qui s’enthousiasmaient de chaque mésaventure jusqu’à les croire organisées d’avance, nous imaginions plutôt notre piteux retour à Kashgar. Malheureusement, la troisième panne vint tout gâcher. Cette fois nous étions soixante à nous écrouler sur le bord du chemin. Ceux qui passaient se gardaient bien de ralentir en nous apercevant. La poussière qu’ils levaient toujours en accélérant achevait de nous certifier du même effort, c’est-à-dire de la même crasse. Cette fois, il fallait bien réparer l’autobus. Le chauffeur et son assistant se mirent sous le long véhicule et disparurent trois jours. Nous passions les nuits recroquevillés entre les sièges et les ballots. Après quelques heures, puisqu’il faisait très froid, nous n’hésitions plus à démontrer notre savoir-faire en choisissant sciemment de ne dormir que dans un seul sac de couchage. Le second matin, nous avons eu la surprise de constater qu’ils étaient plusieurs à avoir fait comme nous. Je crois qu’il aurait été désagréable de leur apprendre ensuite que de notre côté du moins, nous n’avions pas le choix. Alors on s’est tu.