Boris Lissanevitch (Katmandou, 20e siècle)

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Boris Lissanevitch (Katmandou, 20e siècle)

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Crédit photo: Matthieu Saillant

Il y a, à Katmandou, un palais démesuré dont les pièces accumulent tristement les dossiers jaunasses du ministère du revenu. Personne ne le remarque plus au fond du jardin vide. Mais si je vous racontais qu’un excentrique de la plus belle espèce, un coureur de routes – et jadis de jupons -, ancien russe blanc en fuite, ancien danseur de ballet au talent reconnu, ancien dandy colonial, investisseur décavé de toutes les cause perdue, qu’un réfugié en somme, avait placé là le tout premier hôtel d’un Népal encore moyenâgeux, me croiriez-vous ? Pourtant, c’était bien celui-là qu’on connaissait alors comme le Royal du grand Boris. Des chambres immenses, des majordomes devant chaque porte, même s’il fallait aussi répéter au personnel qui n’y savait pas grand-chose qu’on ne servait pas à boire l’eau des toilettes, même si Boris acceptait souvent d’un grand revers de la main que le plus impécunieux des voyageurs y dorme aussi en lui chuchotant à l’oreille que les prix faramineux des chambres c’était pour les autres.

Avec un bar, dont le nom est resté (le Yak and Yeti), mais au fond duquel on sirotait plutôt limonade – et eau de toilette – que whisky tant l’alcool était rare. Avec, parfois, des délires ahurissants qu’il fallait pourtant que les hôtes autorisent, par exemple ces cochons venus trois semaines odorer les jardins jusque sous les fenêtres des chambres, tout ça parce que Boris avait pensé qu’il serait bon d’en faire l’élevage intensif. C’était donc là où dormaient les précurseurs, Hillary, Peissel, l’ethnologue Hagen, des maharaja aux richesses indécentes comme les tous premiers randonneurs aux semelles percées.

L’exubérant Boris est un personnage improbable. Naissance à Odessa. Blessé à 15 ans alors qu’il se bat contre les soviétiques. Caché par sa tante dans le corps de ballet de la ville ukrainienne où il se dissimule si bien qu’il devient premier rôle. Mandaté à Berlin pour copier les plans de la salle de concert lorsque la sienne brûle. Il en profite pour fuir à Paris. Sur un coup de tête, il se présente à Diaghilev (alors seule inspiration derrière le plus grand ballet européen du moment). Il lui plaît. Commencent alors cinq années d’une gloire débutante, avec Massine, à La Scala de Milan, à Londres, avec Cocteau ou Stravinsky pour arroser les soirs d’angoisse. Pourtant, des fourmis dans les pattes. Tournées en Amérique du sud puis en Asie. Tout le grand luxe colonial lui tombe dessus, Bombay, Calcutta, Ceylan, Java et Bali, Singapour où il danse au Raffles, Shanghai, Indochine enfin pour chasser les grands fauves. Faudrait-il, après tout ça, revenir vers l’Europe ? Justement non puisque l’homme est réfugié perpétuel et qu’on est pingre, là-bas, de papiers d’identité. Paradoxalement, devenir citoyen britannique depuis Calcutta. Ensuite, moins en jambes, se relancer avec l’élaboration d’un club sélect où se mêlent joyeusement les plus hauts personnages d’Europe et d’Orient (le 300 Club). Il amuse maharaja et résidents étrangers. On le voit aux cuisines élaborer des plats sublimes, caviars, vins fins, foie gras, tout ça à la Boris et si durablement qu’il sera ensuite grand responsable des festins de la famille royale népalaise. Le voilà d’ailleurs au Népal, devant un roi pas trop chaud à l’idée d’inviter les touristes. Boris lui demande d’accepter un groupe, le tout premier. De leur faire l’honneur de venir les saluer. Et tandis que sa majesté arrive, notre homme s’empresse de placer sur les tables sculptures, tissus, peintures et bagatelles. Les touristes en perdent carrément la tête. Et le roi, qui se voit déjà riche, ouvre finalement son beau pays au monde.

Pascal

3 Comments

  • Marie-France Côté

    Quel beau texte et quel personnage fascinant et imaginatif. Il n’est jamais pris au dépourvu.On aurait aimé le fréquenté. Il a ouvert la voie à une forme de touriste chez l’hôte…

    05/02/2009 at 16:38
  • Popiordanov Lubomir

    Quelle belle histoire. Ce qui manque c’est la photo de Boris, des dessins de l’epoque, des photos quoi que le texte est suffisament riche.

    06/02/2009 at 6:41
  • Pierre Arpin

    J’ai déjà séjourné en 80 à son hôtel de Kathmandou, le Yak & Yéti, et mangé sa fameuse spécialité, le boeuf Stroganof.

    06/02/2009 at 22:31

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