L’histoire d’un meurtre

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L’histoire d’un meurtre

George Hayward (Pakistan, 19e siècle)

La stèle se trouve dans un petit verger de Gilgit que les herbes reprennent. On y lit un nom, une date et un mot : Sacrée à la mémoire de G.W. Hayward, assassiné cruellement à Darkot, le 18 juillet 1870, alors qu’il cheminait vers les steppes du Pamir. Plus bas, on a ajouté : Ce monument est érigé à la mémoire d’un noble officier et d’un voyageur accompli par sa grandeur, le Maharaja du Cachemire, à l’incitation de la Société Royale de Géographie de Londres.

Rares sont les eulogies plus abstruses, ni plus trompeuses. Mais rares aussi sont les drames plus rebondissants que celui du pauvre Hayward.

Première surprise, à relire la dalle, des steppes aux Pamir ! Lorsqu’on sait que le terme signifie toit du monde, avec ce que cela comprend de vertiges et de pics, on peut déjà s’étonner d’y trouver soudainement ces longs gazons à la mongole. C’est bien pour dire qu’en 1870, on n’en savait rien. On connaissait la démesure des montagnes autour de Gilgit et vers la vallée d’Hunza, mais il manquait toujours un K2 pour sortir de l’ombre et toute une géographie septentrionale. Il y a ensuite cette ahurissante notion d’officier qui aurait certainement blessé l’intéressé tant sa carrière indienne était derrière lui. De toute façon, c’est en indépendant – bien qu’il ait été aussi discrètement mandaté par la Société Royale de Géographie -, c’est-à-dire en tête forte, frondeur plutôt qu’adroit, qu’il allait se faire un nom au milieu de montagnes qui n’en avaient pas encore.

Mais le plus ironique est ailleurs. Pour le comprendre, il n’est pas inutile de revoir brièvement la courte carrière d’Hayward. A l’époque, la guerre froide entre les russes et les anglais (alors bien établis en Inde) bat son plein. C’est à qui explorera le plus rapidement les grands espaces vides de l’Asie centrale, afin d’y placer déjà le grand drapeau triste de l’une ou l’autre des nations coloniales, mais aussi pour y reconnaître avant l’adversaire les plus utiles chemins de conquêtes. Le n½ud de l’affaire, alors, se trouve aux Pamir (dont on peut, d’ailleurs, craindre le pire si on imagine une steppe). Mais comment vérifier ? La région pakistanaise est alors un sac d’embrouilles, un coupe-gorge, chaque vallée abritant un émir de petite volée plus prompt à jouer du sabre qu’à comprendre le grand jeu d’échec au-dessus de sa tête. Et d’ailleurs, le maharaja du Cachemire, officiellement sujet britannique, n’est pas sans aimer beaucoup ce flou terrifiant au nord de chez lui puisqu’il ambitionne, sans trop s’inquiéter d’être sanguinaire, de faire main basse sur le territoire des montagnes. Hayward est donc obligé de ruser pour sa première tentative, de passer par Yarkand (alors dans les tréfonds du Turkménistan chinois, c’est-à-dire au Xinjiang) avant d’espérer joindre les Pamir par le nord. Mais sans succès. C’est alors qu’il s’énerve. Sans laisser aux britanniques le choix de lui dire non afin de préserver leur statu quo avec le maharaja, il s’embarque pour Gilgit. Il recueille les témoignages des massacres récents. Offusqué, il ne se retient pas d’écrire dans un journal anglais, à son retour, un brûlot dithyrambique où le maharaja en prend pour son rhume. Puis il y retourne, sans trop saisir qu’il vient de créer au beau tapage. L’Angleterre est embêtée, prise entre une alliance opportune et une colère populaire qu’elle aurait voulu taire. Le maharaja a perdu la face. Quant à ceux qui avaient d’abord cru gagner quelque chose de cette algarade inespérée, c’est-à-dire les petits émirs des montagnes, il leur apparaît peu à peu qu’ils risquent de perdre beaucoup tant le Cachemire veut se venger et l’Angleterre se fermer les yeux.

De là à dire qu’Hayward était attendu, c’était peu dire. C’était à qui allait frapper le premier. Jamais meurtre ne fut plus assuré. On le tua donc à l’aube du 18 juillet. Quelques années plus tard, sur cette même route de Yarkand, un inconnu raconta qu’un certain monarque du Cachemire n’était peut-être pas tout à fait innocent. De ça, on se doutait un peu. Si bien qu’il faut rire jaune à regarder la stèle, une dernière fois, lorsqu’on y découvre le nom du très généreux donateur…

Pascal

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